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03/12/2019

"Autres fragments de langue", de Marc Le Bot, éd. Brandes, 1987

Dieu, s'il est Un, est sans nom. Son propre nom est un nom commun. Les dieux, eux, étant en nombre infini, ont des noms multiples. La langue est l'assemblée des dieux.


On écrit pour oublier le dieu qui n'écrivit pas le Livre, pour oublier l'absence du dieu, l'oublier dans les livres.


Le langage de l'art interrompt le propre cours de son sens : il l'interrompt par artifices. L'art met la mort du sens en scène. Il démontre que le hors-temps est démontré par la mort même. La mort ouvre la porte au hors-temps. L'art la précède.


On attend, on désire le surgissement des accouplements monstrueux des mots dans la langue. Aussitôt, on leur trouve un sens. On rétablit le sens sur les effets inouïs de la langue parce qu'on craint le dévoiement dans le hors-sens. Le hors-sens est le monstrueux, dont on a peur. Le monstre est l'imprévisible insensé qui surgit au détour du cours de la langue. Les langues sont ces labyrinthes : à l'un ou l'autre de leurs détours surgit un innommable, un étranger au sens.


Le blanc du livre glace le sang, mais le noir d'encre surmonte le néant blanc.


Écrire un texte sans nom, anonyme. Et que ce texte parle du corps. Qu'on dise : il y a bien un corps ici, quel est-il ?


Écrire affronte un monstre qui est sa propre altérité et l'altérité de tout autre. Ça fait plaie. Écrire serait panser les plaies ouvertes par l'écriture.


Être la voix qui, dans les pires moments de silence, n'a jamais cessé de parler.


Marc Le Bot

10:56 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

02/12/2019

"Le dieu nu(l)" d'António Ramos Rosa (1924-2013), traduit par Michel Chandeigne, éd. Lettres vives, février 1990

J'écris peut-être pour maintenir l'ouverture de la source, même si je ne peux pas la découvrir. Ce que j'appelle parole n'est rien de plus que les harmoniques d'un accord juste, le plus juste possible. Ce n'est pas pour parler que j'écris, mais pour entendre, ou plutôt, être capable d'entendre. J'accueille dans sa nudité douloureuse ce qui est sans nom et sans figure. Entre nous il n'y a aucun lien, mais une liaison qui ne devrait pas exister, et qui existe cependant : cela même qui refuse de se manifester est pourtant l'origine de la manifestation dans sa totalité. Il faut que le don accueille le don et que le silence remercie la parole, le silence qui est à son tour remercié.
Mes paroles aimeraient être une pure coïncidence. Car mes paroles vont à la rencontre de ce moment inouï où l'inconnu se retourne dans la vive transparence d'un contact subtil. Ce qui produit les choses, le monde, et qui n'est rien de ce monde, et cependant qui n'est pas en dehors de lui, ce que je ressens en même temps comme présence et absence, crée la plénitude d'un visible transparent qui s'enracine dans l'invisible. Et pourtant je ne pourrai jamais dire que je l'ai rencontré. La rencontre est toujours impossible, problématique, incertaine. Je sais néanmoins qu'elle n'adviendrait pas si je n'écrivais pas. J'écris en essayant d'entendre la rumeur de l'inconnu. Ce que j'écris dépend de cette relation ténue à quelqu'un d'invisible qui attend et supplie. C'est donc ce que j'écris qui rend possible la rencontre, le dire diaphane de l'altérité. J'écris, et ce que j'écris ne mène nulle part. Les mots sont pauvres, blancs, transparents. Peut-être qu'ils sont une silencieuse irradiation du vide. Mais c'est ainsi que je m'approche du dieu inconnu.


António Ramos Rosa

05:08 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

30/11/2019

Terres, travaux du coeur", de Claude Esteban, éd. Flammarion, 7 mars 1979

Un grand nom de la poésie, Claude Esteban (1935-2006), traducteur de Quevedo, Jorge Guillén et d'Octavio Paz. Il a dirigé la revue de poésie Argile aux éditions Maeght de 1973 à 1981 et la collection « Poésie » aux éditions Flammarion de 1984 à 1993. Prix Goncourt de la poésie en 2001.

 

Grandiaque effosis mirabitur ossa sepulcris

Georgiques, I, 497.

 

Côte à côte, jadis, dans le déclin des astres.


Voici qu'un homme
les découvre au retour de son champ


vides


et l'histoire sur eux comme une
mousse grise.


          La pluie, les vieux labours
ont confondu leurs plaies.


Était-ce un même orgueil qui cherchait le silence -


Des armes se redressent
butent
contre le fer


qu'une rouille retient, aride, loin des astres.


On ne décide pas des morts. Ils
pèsent aux racines


comme un sol plus obscur. Et le chemin
des graines s'insinue


entre eux
et cette loi confuse qu'ils profèrent.


Signes rongés de sel.


Qu'ils gouvernent
au dedans.


Ici
    avec les doigts des herbes
et leurs oboles


grandissent des moissons plus frêles.


Claude Esteban

08:43 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)