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16/12/2016

René Char opus 3

Voici à présent la transcription de la seconde partie de l’entretien que Char a accordé à Françoise Marquet, alors conservatrice au Musée d’art moderne de la Ville de Paris au printemps 1983, non repris par la revue L’Œil, par souci de ne rien révéler de la vie du poète. Cette transcription, absente naturellement de La Pléiade, en respecte le style parlé. La première partie de cet entretien est à lire dans la note blog du 14 décembre.

L’histoire d’Artine

R. C. : "Artine, c’est un poème que j’ai écrit en 1930. Il a été illustré d’abord par une gravure de Dalí. Puis Matisse, en 1950, a fait 23 eaux-fortes. Ce sont des essais qui forment un véritable ensemble.

F.M. : Très tôt, vous avez souhaité associer le poème à l’image car les premiers manuscrits enluminés datent de 1945, avec Miró. La Bibliothèque nationale a fait une très belle exposition en 1980 consacrée à tous vos manuscrits enluminés. Ce lieu de rencontre que vous avez créé, n’est-ce pas la même idée de réunir dans un même espace le poète, les peintres et les liens d’amitié qui les ont toujours liés ?

R. C. : Picasso avait déjà illustré en 1938 un de mes poèmes Enfants qui cribliez d’olives, et publié dans Cahiers d’Art en 1939. À cette époque, je n’ai pas pensé à ce lieu. Non, mais j’ai pensé à ceci. J’ai pensé qu’Artine existait car j’avais des raisons de croire qu’elle existe. Il y a toujours un être qui se vêt d’un certain fantôme et vous conduit par la main dans une aventure assez courte mais qui est du domaine de ce que les uns appellent le merveilleux, les autres extraordinaire. Toute cette histoire d’Artine est très longue, elle suit une espèce de voie où c’est d’abord une fille qui disparaît, ensuite elle rebondit sur une autre femme, une autre jeune fille. C’était pendant la guerre, en 1943, dans le village de Céreste où je me trouve dans une situation bien curieuse. C’était un endroit assez sauvage où il fallait pouvoir, le cas échéant, si on était attaqué, maintenir le siège. Je descendais dans une vieille maison inhabitée, qu’on avait reconstruite par l’intérieur mais laissée démolie à l’extérieur. Elle se composait de deux pièces, il y avait un tas de fumier devant, sous lequel on cachait des armes en vue du débarquement. Là, j’avais une chambre, ignorée de tous, et je couchais sous sept couvertures car l’hiver il faisait un froid de canard. J’entendais aisément monter les automobiles parce que la route passe en montant dans le village puis elle descend. S’il passait un camion, je l’entendais monter, passer ses vitesses, et j’écoutais s’il sortait du village. Ainsi, je savais s’il s’en allait ou s’il restait. Dans ce cas, c’étaient les Allemands. C’était très simple. Je sortais donc de cet endroit, et j’avais retiré ma clé de la porte. Tout d’un coup, je regarde monter quelqu’un. C’était plein d’herbes sauvages, avec des anciennes marches d’escalier, et je suis ébloui par une femme qui était une Bohémienne, une vraie Tzigane. Bien sûr, vous savez que les Tziganes ne pouvaient être tsiganes car les Allemands les ramassaient et les déportaient. Cette femme montait vers moi en baissant les yeux, elle était superbe. Et quand elle a été à deux mètres, j’ai mis la clé dans ma porte, elle a levé la tête et s’est mise devant moi, je lui ai pris la main, je lui ai ouvert la porte et je suis rentré avec elle, charmé. Nous avons fait l’amour. Cette fille-là était une espèce de point d’interrogation extraordinaire que je ne me suis pas posé de tout de suite. C’était un être absolument inouï. Nous sommes restés un long moment, puis elle est partie. Elle était d’une grande beauté.

Lorsque je me suis retrouvé seul, je me suis posé mille questions. Alors j’ai envoyé deux de mes types pour voir si quelqu’un avait vu des bohémiens. C’était très facile à repérer. Que venaient-ils faire là, peut-être étaient-ils là pour les Allemands ? Le soir même, j’ai changé d’endroit, c’était une précaution élémentaire et rien ne s’est produit.

Je dis que cette Tzigane était la sœur d’Artine, la sœur de Françoise de M., la sœur de Lola Abba*, qui est à l’origine d’Artine et dont j’ai retrouvé le nom sur la plaque d’un cimetière. On l’a retrouvée morte dans la Sorgue parce qu’elle s’y était jetée. Artine, la seconde, je l’ai rencontrée près d’ici sur l’hippodrome. Je regardais les chevaux qui se préparaient à partir et j’ai vu tout à coup à côté de moi une fille qui avait une taille de guêpe, très blonde. Elle devait avoir seize ans. On s’est regardés, puis on s’est embrassés. Puis j’ai entendu qu’on l’appelait Françoise. C’était son père. Elle est partie et je suis resté sous le délice de ce baiser. Longtemps après Artine, je l’ai rencontrée sur la route de Caumont, j’étais avec Eluard et Breton. Elle était avec sa mère, qui était peut-être plus belle qu’elle encore.

Ce sont ces souvenirs qui sont comme le pollen des arbres, un petit coup de vent et tout d’un coup il s’envole. Je veux dire que tout ça, c’est la poésie, et, mystérieusement, la peinture aussi. Parce que les peintres savent ce genre de choses qui leur arrivent."

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* Lola Abba est soeur d’Artine, in « L’Action de la justice est éteinte » (1931). Reportez-vous à La Pléiade éd. 2004 p.25, ne serait-ce que pour y relire « La manne de Lola Abba » :

« L’étroite croix noire dans les herbes portait : Lola Abba, 1912-1929.

Juillet. La nuit. Cette jeune fille morte noyée avait joué dans des herbes semblables, s’y était couchée, peut-être pour aimer… Lola Abba, 1912-1929. Un oubli difficile : une inconnue pourtant… »

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