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11/02/2016

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin, suite

"J'ai tout oublié de ce qu'on m'a appris"
(Christian Bobin)

Thierry Renard : Après avoir lu un de vos livres, on en sort toujours grandi. La parole promise nous a été rendue. Vivez-vous, Christian Bobin, en plein accord avec vous-même, à l'abri du tumulte et de la déraison?

Christian Bobin : C'est une croyance presque invincible que celle-là, qui voudrait que les écrivains soient les dépositaires d'un art de vivre exemplaire. Cela vient, je crois, de ce que certains livres nous donnent, parfois, une paix immense. Mais pourquoi celui qui apaise serait-il lui-même apaisé ? C'est si peu vrai que je n'ai jamais écrit que pour sortir d'une impasse, pour inventer l'issue là où l'issue manquait. Plus exactement : pour retrouver le présent, l'amour du présent - là où régnait le passé. J'avance avec les livres. Quelque chose s'accumule, qui devient un jour trop encombrant, trop lourd. Cette chose qui s'entasse, c'est la vie, le brouillon de la vie dans ma vie : la beauté, le chagrin, l'attente, l'ennui, la lumière. Là-dedans, pas le moindre atome de sagesse. Quand cette chose est trop pesante, quand elle s'épaissit jusqu'à m'empêcher de bien voir le jour, le jour d'aujourd'hui, de bien le voir clairement, distinctement, alors je commence à écrire, je laisse aller la foudre dans le ciel de la page. Je ne peux écrire que dans cet état de tension, sinon ce n'est pas la peine, je n'essaie même pas.

Je suis incapable de me mettre devant une table chaque jour, à heures fixes, et d'écrire un certain nombre de pages. L'écriture procède en moi du plus grand désordre, et ce désordre lui-même ne dépend pas de moi. Ce qui fait que je peux rester des semaines, des mois sans écriture visible. Je dis : visible, parce que dans un sens l'écriture est incessante, simplement elle est, la plupart du temps, souterraine, invisible dans son tracé. Quand je commence à écrire tout est écrit déjà, je n'ai plus qu'à recopier. La vie des écrivains, ça fait souvent rêver. Moi je crois qu'elle est en tous points semblable à celle de tout le monde. Aussi obscure, aussi confuse. La seule différence ne serait pas dans la sagesse mais dans la solitude commune, dans cette façon qu'auraient les écrivains de ne pas fuir leur solitude mais de la considérer en face, de prendre appui sur elle. Oui, c'est ça : prendre appui sur ce qui vous accable, venir en aide à ce qui vous tourmente, au lieu de lui résister. Oui, ce pourrait être une bonne définition de l'écriture, de la vie d'écriture. 

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