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21/03/2015

Troisième conte tunisien

 Au large de l'île

       « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi. »

 

 

Vivre pour vivre ?... Il faudrait qu’on m’explique. En l’écrivant, j’ai le vertige de ce vide et simultanément la nostalgie disons-le, de ces instants que l’on aimerait mettre sous verre, échappés miraculeusement au cours du temps. Le temps perdu et jamais retrouvé, sa hantise et son tremblement ; car le goût du bonheur ne suffit pas. Fusent des cris d’oiseaux, gémit l’ombre de l’ombre d’un premier amour et, dans la trouée du ciel, le jamais – comme le toujours – que l’on rêve au-delà des plus lointains nuages, serait-ce la mémoire du futur ? Car, où il y a distance, on peut espérer de la magie. Tandis qu’agrippé à mes mots, à mes petites notes, insensiblement je reviens au point de départ, aux trois vers d’Eluard rêvant :

   « … de toutes les belles
   Qui se promènent dans la nuit
   Très calmes… »,

quand la moindre réserve dans l’éloge les assombrirait, assurément. Et le voyeur se fait voyant : pour mieux se préserver de l’habitude, de la matière molle, du petit monde confiné, où s’use inexorablement le désir. Quel est-il ? Le simple trajet d’une main dessinant dans l’air et revenant vers son aire. À nous tous, notre drogue douce. Devrais-je prôner ici un romantisme noir ? Oui, si c’est manière de m’inscrire en faux contre l’oubli de l’être. Contre les philosophies pré ou post-cartésiennes, les messages tronqués… les tourbillons architecturaux, l’appétit de vitesse ; pour la terre noire creusée, la glaise où fouillait Camille Claudel, s’écorchant les mains, tenaces effrontées araignées du désir. Comme appelle la lumière, avec les premiers maux qui viennent, faste soit la blessure !

*

   « Tu poses des cailloux blancs derrière des cailloux noirs » (Thierry Metz) : pareille image me retient, ou plutôt me fait revenir par la pensée là où j’ai autrefois vécu, de l’autre côté de la Méditerranée. Reconnaître son chemin, pour en redessiner le parcours à sa guise, aller vers son enfance, résolument, si tant est que la vie est une course, perdue d’avance. Écrire serait alors manière de conjuguer le temps, de le conjurer aussi. Passer du noir au blanc, mettre en lumière l’obscur.

   Ainsi des années passées en Afrique du Nord, près de dix ans sur une île (que l’on dit, plutôt une presqu’île) de Djerba. Soleil violent transperçant les vitres, les yeux clignent par réflexe, j’entends se défaire l’azur, distinctement, par les portes-fenêtres restées ouvertes, son respir. La vie, en ses plus modestes éléments, paresse à dénombrer de si petites choses perdues dans le Grand Tout. D’abord, une mince lanière bleue contre l’horizon, c’est elle, la mer qui monte, sous une fleur d’or, sur les rochers noirs, cassés, une échine hérissée, parcourue par instants d’argent en fusion (auprès desquels elle pleure, Jane Eyre).

   Brusque échappée nuageuse dans le fin fond de la stratosphère, mais rien qui puisse m’atteindre directement à cette heure, hors ce lointain écho de l’autre que je fus, qui me regarde à présent intensément, comme si nous n’étions plus qu’un. Entre les battements de la parole et la rançon de l’azur inversé se niche la poésie : sous le filet des nerfs, avec cet air délicieux d’éternité paisible qui rutile sur la route, là-bas…

 *

   Le tissu d’une voile gonfle puis claque par à-coups, dans un presque silence où tout paraît exister au ralenti, sans attaches presque. Serait-ce parce qu’il est sans mémoire qu’il y a de l’innocence dans les yeux de l’enfant ? J’avoue ainsi mes impatiences, mon envie d’approcher de plus près la toile du jour, qui se déploie large, à la surface des eaux. Elles espèrent en aveugle tandis que le réel bafouille et que le pas de l’homme, réglé, déconcerte. L’aubade stellaire de l’écume, où la lumière sonne, à juste hauteur d’accomplissement. L’ovation, l’offrande de la foule des vagues au sable qui gronde, aux algues qui se soulèvent, aux humeurs des flots frémissants, incandescents, sur la lame de l’instant se jouent, au fil de la plume, ces constants affrontements à l’élémentaire (mais taire l’élément, jamais).

   Alors, l’identité personnelle se dissipe, le moi s’estompe – du bleu fumée au vert sombre, au rouge corallien. L’écrit suit les pistes possibles, avance, explore pore à pore l’odeur âcre de l’intime, là même où se déchire l’enveloppe. La peau craquelle telle celle d’un arbre, d’un eucalyptus fendu par le milieu, par la main de foudre de Cronos, elle ouvre l’écran entre le regard et les choses. De l’organique à l’inorganique : pause.

*

   Le petit jour, ce moment tout particulier où la nature, par fièvres successives, fait son choix, où la lumière se donne à tous. Alors, des perles de mer glissent sur l’épine dorsale, les bras se réveillent, des sons divers, des bulles diaphanes s’échappent de la bouche… une géographie interne esquissée par la salive des mots, troublantes circonvolutions sur le fond palatal. Tandis que des pieds on cherche encore le socle, le tuf primordial.

*

   Mélancolie minérale, se peut-il ? Une fine pellicule déposée sur toutes choses, comme jalouses de ce que l’être couve en son sein, le feu simple des vies simples arrachées au rien, dans une connexion magique. Dans l’Immense.

   Un point très lointain de la constellation d’Hercule vers lequel la Terre, accompagnée de toutes les planètes du système solaire et du soleil lui-même se dirige, à la vitesse de vingt kilomètres par seconde. Entendre ainsi l’histoire, de guerre lasse.

   La Nature, seule, finira par te prendre.

*

   Éponge se dit « tirbes » en berbère. Sur le travertin verdâtre, le troublant mimétisme de ces poreux animaux marins qui se confondent avec les touffes épaisses des algues (marées du corps, des sens, engouffrées là). Les arracher à leur support, au rocher lisse ou crêté, comme aux rhizomes des zostères. À cet instant, me revient l’expression de Freud, « le travail du deuil » – ce dernier consistant à se remémorer un à un tous les souvenirs auxquels l’être aimé est associé pour le décoller de son support, que l’on pourrait presque dire matériel, si ce mot-là ne m’offusquait, en la circonstance.

*

   Au temps de la mécanique quantique, devrait-on avoir d’autres mots que les usuels, saisir d’autres réalités que celles qui nous entourent, les expliquer autrement que par ces basculements imprévus de la conscience, du passé au présent, et vice-versa? Il ne tient qu’à nous d’en rester à cette impression première qui tout régit, ou de laisser, par dépit peut-être, l’énigme (de vivre) rentrer dans sa nuit.

*

   Les Djerbiens font de la « pêche noire », c’est-à-dire qu’ils vendent des éponges fraîchement pêchées, sans leur faire subir de préparation.

   Près de ces boules noirâtres à quoi elles ressemblent d’abord, se tapissent les oursins, à saisir précautionneusement, sans trop se piquer les doigts ; non loin, des étoiles de mer. Une fois, dans le sommeil du matin, une phrase m’était revenue, étonnante : « ça meurt tout seul quand on les tire de l’eau ». Un long voyage lointain, comme si un ange empruntait un moment notre corps. Et le va-tout du bonheur joué alors, dans le centième de seconde qui touche aussi bien à la vie qu’à la mort, celle de l’instant même, l’instant T. Toujours, tenter de garder l’attrait ou la fraîcheur de la première fois.

*

   Et, quand le sang irradie dans chacune de nos veines, veinules, vaisseaux, revoir les cohortes argentées des daurades, les rougeoyants pageots, et les mulets qui frétillent, un délire argenté, infini. Avec les rougets de roche à la livrée éclatante : alors, nous flottions, dans le futur peut-être, suspendus, apaisés – au-dessus du temps ? Mais non hors du temps, plutôt repris par lui, au petit bonheur de ce que nous pourrions découvrir bien plus loin, au large des côtes, des poissons bleus : bonites, maquereaux, anguilles, glissantes visions. L’avenir, lui, se rapprochait, il était presque à ras du présent.

*

   Là, sur la grève, désertée, une hutte de pêcheurs où le vent s’engouffre à souffle-que-veux-tu ; moi-même, empêtré d’un corps rendu à ses propres pesanteurs. Errant, touchant l’écume de ces espoirs qui nous composent une vie, à la longue.

   « Cerco un paese innocente »*, a-t-il écrit, le poète.

                                      Daniel Martinez

*Guiseppe Ungaretti

12:23 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

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