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14/03/2016

Dix petits livres

J'entrai du pied droit dans une librairie du boulevard pour y fureter à mon aise lorsque sur la cheminée du coin j'aperçus, encadré par deux réductions d'amphores bavaroises montées sur des socles Empire, un lot de dix petits livres, fraîchement déposé là, dans l'attente d'une prochaine mise en catalogue. Décidé à en faire l'examen un peu plus tard, je m'enhardis sur l'échelle de bambou, à l'assaut de la bibliophilie franco-monégasque et examinai quelques-uns des gros puddings qui se lovaient là. Je ne réussissais pas à trouver un livre à mon goût, partagé que j'étais entre le localisme tendre des textes et le parnasse paysan des illustrations ; arrivé en bas de l'échelle, je constatai qu'un espace s'était créé entre l'une des amphores et le reste des livres.

En effet, ils n'étaient plus que neuf ! Mais cette surprise ne devait pas m'empêcher de poursuivre, comme à mon habitude, l'examen systématique du magasin ; je montais et descendais, dessinais des lignes de démarcation, établissais des recoupements avec les prix d'autres libraires lorsque, à l'occasion d'un coup d'oeil rapide vers la cheminée, je constatai que l'espace s'était agrandi : les livres en question n'étaient plus que huit. Il me fallait donc aller plus rondement dans l'examen des trésors du libraire... Je feuilletai rapidement les illustrés sans pour autant découvrir le livre parfait, et laissai aller mes regards sur les étagères les plus élevées, aussi désemparé que Marcel au treizième tome du Temps perdu ou qu'un lecteur de Proust à  la fin de la deuxième phrase lue.

Pour calmer mon désarroi, je me rapprochai de la cheminée. Elle était vide ! Le célèbre mécène Marcel Rodopacchi, qui devait sa fortune au succès foudroyant de l'ondulation Marcel ainsi qu'à son monopole sur la gaine compensée à micro-ondes, venait d'enlever d'un seul coup les cinq derniers ouvrages et s'apprêtait à les payer comptant.

Pris de court, je quittai précipitamment la boutique, avec, dans les oreilles, le tintinabulement de la sonnette de la porte et, accroché à mes basques, le regard suspicieux du mercanti. Je marchai à grands pas sur le trottoir d'en face quand je m'aperçus que les lettres de l'enseigne de mon libraire : "AU TEMPS RETROUVE" semblaient briller d'un éclat particulier. Les pensées qui agitaient mon esprit vinrent se fixer sur ces lettres pour ne former qu'une seule image, comme autrefois les clochers d'Illiers et de Combray et je compris, dans cet instant révélateur, que si la lecture d'un livre pouvait être un moyen de passer le temps, sa possession, plus encore que sa lecture, pouvait être un moyen de le RETROUVER. 

01:25 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

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