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24/01/2019

Pourquoi écrit-on ?, pour Michel Foucault (1926-1984)

Vous avez parlé du plaisir d’écrire et vous avez pris comme exemple Roussel. Cela me paraît être en effet un cas tout à fait privilégié. Tout comme Roussel a grossi avec un microscope extrêmement puissant les micro-procédés de l’écriture - tout en réduisant l’autre part, au niveau de la thématique, l’énormité du monde à des mécanismes absolument lilliputiens - le cas Roussel hypertrophie bien celui de l’écriture, le problème de l’écrivain à l’écriture.
Mais on parle du plaisir d’écrire. Est-ce que c'est si drôle que ça d’écrire ? Roussel ne cesse pas dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, de rappeler avec quelle peine, à travers quelles transes, au milieu de quelles difficultés, de quelles angoisses il écrivait ce qu’il avait à écrire ; les seuls grands moments de bonheur dont il parle, ce furent l’enthousiasme, les illuminations qu’il eut après avoir achevé son premier livre. Pratiquement, en dehors de cette expérience à peu près unique, me semble-t-il, dans sa biographie, tout le reste n’a été qu’un long cheminement extraordinairement sombre et comme un tunnel. Le fait même que quand il voyageait, il tirait les rideaux de sa voiture pour ne voir personne, et pas même le paysage, tant il était confisqué par son travail, prouve bien que ce n’était pas dans une sorte d’enchantement, d’éblouissement, d’accueil général des choses et de l’être que Roussel écrivait.
Cela dit, existe-t-il un plaisir d’écrire ? Je ne sais pas. Une chose est certaine, c’est qu’il y a, je crois une très grande obligation d’écrire. Cette obligation d’écrire, je ne sais pas très bien d’où elle vient. Tant qu’on n’a pas commencé à écrire, écrire paraît la chose la plus gratuite, la plus improbable, presque la plus impossible, celle à laquelle en tout cas, on ne se sentira jamais lié. Puis il arrive un moment - est-ce à la première page ? à la millième ? Est-ce au milieu du premier livre ou ensuite ? Je l’ignore - où on s’aperçoit qu’on est absolument obligé d’écrire. Cette obligation vous est annoncée, signifiée de différentes façons. Par exemple par le fait qu’on est dans une grande angoisse, dans une grande tension, lorsqu’on n’a pas fait, comme chaque jour, sa petite page d’écriture. En écrivant cette page, on se donne à soi-même, on donne à son existence une espèce d’absolution. Cette absolution est indispensable pour le bonheur de la journée. Ce n’est pas l’écriture qui est heureuse, c’est le bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture, ce qui est un peu différent. Ceci est très paradoxal. Comment la réalité des choses - les occupations, la faim, le désir, l’amour, la sensualité, le travail - est-elle transfigurée parce qu’il y a eu ça le matin, ou parce qu’on a pu faire ça durant la journée ? Voilà qui est très énigmatique. Pour moi, en tout cas, c’est une de ces façons dont s’annonce l’obligation d’écrire.


Michel Foucault


NB : Michel Foucaut est ici interviewé par Claude Bonnefoy, pendant l'été 1968. Belfond refuse d'éditer le texte (à la lecture du catalogue de cette maison, assez quelconque dans l'ensemble, on ne peut qu'être étonné de ce choix...) il n'en reste pas moins que cet entretien paraîtra post mortem in Le beau danger, édité par l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, en 2011.

00:53 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

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