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04/09/2016

Le peintre Johnny Friedlaender opus I

Un artiste qui gagne à être mieux connu, que nous présente celle qui fut sa compagne, Brigitte Coudrain :

 

Gotthard Joachim Friedlaender, dit Johnny – 1912-1992 

 

Joachim Friedlaender est né en Haute Silésie : Pless – où son père tenait une pharmacie –, est une petite principauté dont la particularité est d’être entourée d'une vaste forêt, le Domaine de Fürst von Pless. Il est important, pour comprendre la source des émotions qui nourrira son œuvre future, de planter le décor. A Pless, enfant, il traverse accroché au traîneau de son père le monde mystérieux de la forêt enneigée où Johnny Friedlaender peut apercevoir des bisons. Cette forêt allemande – qui est aussi le domaine du Roi des Aulnes, de Schubert –, le peintre originaire de Rastibonne, Albrecht Altdörfer, en avait dans les années 1500 traduit le souffle mystique. Après lui début XIXe, Caspar David Friedrich n'aura de cesse, dans ses paysages aux sources de la Vistule et dans ses nombreuses représentations de forêts enneigées, d'en exprimer les mystères.

Friedrich se fixe à Dresde, et c’est là, au grand Musée de la ville de L’Albertinum où plus tard Johnny Friedlaender bénéficiera lui-même d'une rétrospective que, jeune peintre, il va découvrir ces œuvres : les « Arcs-en-ciels » de Friedrich, bien plus tard repris, avec cette même sensibilité germanique, par Otto Dix puis par Friedlaender.

A 16 ans, en 1928, commence son apprentissage à l’académie de Breslau où il est admis en Master Class de Carlo Mense et d’Otto Mueller qui lui accorde une attention toute particulière et dit de lui : « Il dessine comme un Égyptien ! ». Parallèlement à ses premières huiles sur toile, il fait aussi ses premiers essais de gravure.

Après un court séjour à Paris il veut voler de ses propres ailes et choisit en 1930 de s’installer à Dresde où son atelier domine le fleuve. Il y découvre les travaux de Käthe Kollwitz, puis les gravures d’Otto Dix – qui le marqueront profondément – et fréquente les peintres Hans et Léa Grunding.

A ses débuts, il développe une technique héritée des maîtres anciens et se situe aussi dans le sillage des recherches expressionnistes et même surréalistes, ce que confirment ses premiers zincs gravés retrouvés (sous son lit, ndlr) après sa mort. En voici un, inédit, pour les heureux visiteurs de ce blog.

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La montagne, gravure sur zinc, 1932, 21 x 32 cm

Son esprit avant-gardiste ainsi que l'engagement politique dont il fit preuve lui valent d’être inquiété et même incarcéré par les nazis, dès 1933. Au cours de l’année 1936, il réussit à s’enfuir et commence alors une vie de réfugié/pourchassé, qui va se prolonger jusqu’en 1945. Par là même, il perd son statut d’artiste peintre qui l'avait mené de Breslau à Dresde. Malgré quelques échappées en Tchécoslovaquie, puis à La Haye, qui lui donnent quelques ouvertures, sa création est bridée.

Arrivé à Paris en 1937, son premier recueil édité en France sera : « Les images du malheur », en 1945 : en souvenir de l’album « Kriegsmappe », publié par Otto Dix, en 1924. Dans cette parenthèse d’une décennie où son talent n'a pas pu pleinement s'exprimer, il a quand même réussi à faire éditer des œuvres sur papier (gothiques d'esprit) en Hollande ; à Paris, ses dessins sont publiés en revues ; à Marseille, pour survivre, il réalise des portraits dans des cafés, craignant sans cesse d’être arrêté ; ici et là, il jette une aquarelle sur Arches, parfois attaque un cuivre à la pointe… Après guerre, il choisit de devenir français, il a maintenant acquis une notoriété de graveur. Lui qui n’a jamais cessé de pratiquer l’aquarelle renoue à présent avec l’huile sur toile.

Ses rapports avec le cuivre ont été une relation d’élection. Depuis toujours, son trait incisif le vouait à ce médium. Les effets de relief, des rendus les plus inattendus sur vernis mou, l’utilisation raffinée de l’aquatinte et surtout l’introduction progressive de la couleur dès le début des années 50, marquent les grandes estampes des années 60/70. Sa vie durant, il intègre de nouveaux procédés et peut ainsi donner son plein essor à une œuvre graphique importante, qui compte plus de 950 réalisations. Il rencontre Henri Michaux, qui lui dédicace en 1949 « La vie dans les plis » ; puis le lyrique abstrait Zao Wou-Ki, peintre associé à la sortie, en avril 1950, du recueil de Michaux, « Lecture de huit lithographies de Zao Wou-Ki », éditions Euros et Robert J. Godet, un livre d’artiste composé de 23 feuillets non foliotés et imprimé à 92 exemplaires. Le poète le dédicacera également à son ami Friedlaender.

Christian Zervos, le grand découvreur, a inventé pour lui le titre de « Rêves cosmiques », pour la publication d’un album dont certaines planches remontent à 1937 ; il disait de lui, dans sa revue les Cahiers d’art : « Il se sent en dehors du temps ». Il orne le livre « La saison des amours », de Paul Eluard, superbe réalisation sur laquelle il a travaillé de 1945 à 1949. Ses thèmes récurrents : les oiseaux, les poissons, les fleurs pour le moins mystérieuses, des paysages de Silésie, d’Ombrie, ou de la Bourgogne, où il a un atelier.

Puis, au fil du temps, apparaissent des motifs singuliers dans ses gravures comme dans ses peintures : signes, cercles, damiers, empreintes de trames, de feuilles ou même de plumes. Ces motifs, telle une partition, seront développés dans de grandes aquatintes en couleur qui nécessitent trois cuivres successifs, à l’apogée de son art, dans les années 70.

Johnny Friedlaender reste assez peu connu en France, alors même qu’il a été l’un des acteurs notables de l’École de Paris, proche de Hans Reichel, Music, Villon, Roger Bissière et Viera da Silva, artistes avec lesquels il entretint des relations d’amitié.

Friedlaender est présent dans de nombreux cabinets d’art graphiques, notamment au Kupperfstichkabinett à Dresde et dans les collections de peintures de ce musée ; à la Bibliothèque nationale de France et dans les collections de la bibliothèque Jacques Doucet. Également, grâce à deux donations importantes, au musée Unterlinden de Colmar, là même où l’on peut admirer le célèbre retable de Grünewald, ce polyptyque que Friedlaender plaçait au plus haut sommet de l’Art.

                                                      Brigitte Coudrain