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19/04/2016

Céline Zins

Pour aujourd'hui, une auteure rare et de qualité, Céline Zins, née à Paris en 1937. Poète et traductrice, elle a publié quatre livres, le dernier en date est Eclipses, avec des encres de Jean de Gaspary, aux éditions Voix d'encre (2008).
A la sortie de "L'Arbre et la Glycine", éd. Gallimard (1991), ce qu'a écrit Hector Bianciotti :

*

Voici - après Par l'alhabet du noir (Christian Bourgois) et Adamah (Gallimard, 1988) - le troisième livre de Céline Zins, lequel, comme les précédents, est davantage qu'un recueil, un poème en soi, composé d'une suite de captures effectuées par les mots dans le courant de cette chasse mystérieuse et légère - et plus qu'une autre, rétive au commentaire - qu'est la poésie.

Ici elle s'offre dépouillée de tout ornement, de tout agrément rhétorique, comme pour atteindre à ce point obscur, bien antérieur à la législation du vers, où l'être cherche à exprimer,  non pas sa personnalité, mais - c'est l'avis de T. S. Eliot - une substance particulière de l'âme, dans laquelle impressions, expériences, se combinent de façon particulière et inattendue. Cela ne veut pas dire que Céline Zins dédaigne la musique ni qu'elle ignore que la poésie n'accepte jamais un mot dont le son ne satisfait pas l'oreille ; mais que sa musique à elle semble indifférente à la continuité, à la ligne et au plan, de sorte qu'il en résulte plus qu'un chant, une émotion concertée, parfois une diaprure.

On songe à ce poète dont rêva Roger Caillois : il affirmait qu'il ne s'était pas servi de la cadence, de la rime, des mots inaccoutumés et du rythme qui engendrent les syllabes pour donner le change à l'esprit sur la valeur de sa parole. Car Céline Zins tient dans cette marge où il revient au poète d'accorder du pouvoir aux choses qui échappent à la raison, à celles qui en nous se dérobent, l'homme n'étant pas seulement ce qu'il est mais, par surcroît, et peut-être au principal, ce qu'il s'imagine être : est-il tout entier là où il se trouve ? Il pense, et la pensée l'emporte vers d'autres lieux du temps ; il effleure la vie, il se projette dans l'avenir avec l'espoir d'effacer l'incertitude qui est son lot, en proie à l'anxieuse impossibilité d'établir sa présence en ce monde.

Le poète de L'Arbre et la Glycine fait ressentir cette perplexité primordiale, sans analyse, sans rien expliquer, la plaçant au-delà des formules réconfortantes, au coeur de l'émotion de chacun :
        "Oter pelure après pelure des mémoires
          collées au corps comme une peau malade
          s'arracher les mots plantés
          comme des pieux dans la poitrine
          détruire tout ce vacarme
         se dépouiller
         se retrouver nu
         sans traces
         soleil
         au centre de sa propre lumière
         nue
         silencieuse".       

On trouve toujours dans le vocabulaire d'un poète, et peut-être de tout écrivain, des mots récurrents chargés d'un poids intime, d'un pouvoir d'évocation qu'ils n'ont pas dans le dictionnaire. Ils sont la propriété incessante d'une révélation qui ne se produit pas.

Regard est le mot-clé de Céline Zins - regard qui va de la brindille à l'abîme, qui aspire à voir le monde comme seuls les oiseaux ou les dieux peuvent le voir, et qui à son tour est regardé par l'espace sans limites que l'oeil tâche de sonder :
         "Ce regard dont l'ouverture tranche à jamais
          l'appartenance
          Et ce regard dont l'ouverture est la chair même
          de sa présence
          Qui voit ?"

Il arrive qu'un poème, quoique sa confidence impersonnelle semble sans origine ni destinataire, ne séduise qu'à la longue. C'est le cas de toute oeuvre - architecture, danse, tableau... - qui obéit à une très haute exigence, et c'est le cas ici. Mais l'on peut parier, en l'occurrence, qu'au souvenir d'un fragment, d'une ligne, le lecteur sera étonné par les échos d'un discours infini, qu'il en comprendra tout le sens et en saisira la musique.

                                                         Hector Bianciotti

* *

De son premier livre, malheureusement épuisé, je retiendrai ces pages étonnantes, vers lesquelles va ma préférence. L'ombre se conjugue à la lumière, dans un tournoiement sans fin, le tout dernier vers ouvrant sur la découpe "visionnaire" de Lya Lys dans "L'Age d'or", de Bunuel : DM

                                                                     à Bram Van Velde

          Au large de la lande
          à plat d'océan couvert de lune
          s'ouvre la lumière de l'oeil
          cerclé de vagues crépusculaires

*

          Leur regard a la flamme jaune des certitudes
          mais l'hiver vient semer le vent noir
          et midi - l'oublient-ils - est une épée
          pointée au coeur du cercle

*

          Votre regard, cédant à la blancheur
          s'est pris au piège,
          plongeant le labyrinthe dans l'illisible retour

          Le Noir, ce garde-fou, l'eussiez-vous reconnu

*

          Je ne dirai que la poussée du
                          regard
          au point de convergence
                  et l'ouverture
          retournée sur son axe : Nuit

*

          La nuit fait à l'oeil un manteau d'herbe à lune

                                                            Céline Zins

14:14 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

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