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06/10/2017

Pierre Oster : deux pages corrigées de sa main pour Diérèse 48/49

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Miettes non-philosophiques

(5/2/10)


   Ne te confine pas dans l'illusion d'une maîtrise indécise. Déjà l'échec est avéré pour qui regarde un voile de poussière.

   Il est des plus injuste de m'imputer à crime mon indifférence à ce qui s'évanouit. Des plus injuste et des plus juste aussi bien.

   Un poète inconnu complètera l'ultime série des rimes ; et ce sera - en dehors de nous - le plérôme vers quoi l'esprit nous guide en exaltant l'idée d'un parfait sensible.

   De l'abrupt, ou de l'irrégulier, ou de l'infime. Invitation à une manière de constant retour à l'indéchiffrable.

   Je m'identifie, je m'intègre au principe courant de phrase en phrase ; au feu d'une métaphore initiale et vraie ; à quelque monosémie inaccomplie...

   L'abîme se trouve à portée du voyageur, mais non pas l'empire que dessine la configuration d'une seule feuille.

   Du vieil écheveau je tire un fil. Les choses cependant demeurent telles. Le drame dans sa simplicité perdurera.

 

   Ce qui brûle avec la joie ne la détermine pas. Elle est une puissance de liberté inspirée, de renouveau sans frein dans l'assujettissement.

   Aller d'un pôle à l'autre de la planète morale... Du langage au silence (en ce qu'il a de plénier). Du silence au langage (en son ampleur).

   Des cris, des plaintes, des mots longtemps murmurés nous incorporent par hasard à la terre. Nous les écoutons, nous leur échappons.

   Nos compagnonnages présentent un caractère d'improvisation parce que nous sommes à nous-même des limites obscures.

   Supplique reçue jusque dans les aspirations du vent. Quotidienne et changeante et subtile. A qui n'est-il loisible d'en aimer la loi ?

   Faire partie, avoir partie liée. Le céder de front à la multitude. N'ignorer rien de ce qui passe notre petitesse.

   L'âme comme réalisation ultime. Comme manifestation d'une ductilité souveraine. Comme amorce d'une fusion d'essence orphique, élément de base d'une philosophie du contact. 

 

Pierre Oster

 

Certainement là l'un des textes les plus marquants à mon sens parus dans la revue, d'autant plus émouvant à la relecture qu'il y eut entre nous quatre jeux d'épreuves, l'auteur ajoutant à mesure à son dire. Ce concept de "parfait sensible" mériterait à lui seul un long développement, tant l'idée de perfection nous est consubstantiellement étrangère. Une sensibilité qui regarde en propre le poète, au cœur de ses errances il résume l'odeur du vide à une seule larme d'infini. DM

03/10/2017

Céline Zins

Pour aujourd'hui, une auteure rare et de qualité, Céline Zins, née à Paris en 1937. Poète et traductrice, elle a publié quatre livres, le dernier en date est Eclipses, avec des encres de Jean de Gaspary, aux éditions Voix d'encre (2008).
A la sortie de "L'Arbre et la Glycine", éd. Gallimard (1991), ce qu'a écrit Hector Bianciotti :

*

Voici - après Par l'alhabet du noir (Christian Bourgois) et Adamah (Gallimard, 1988) - le troisième livre de Céline Zins, lequel, comme les précédents, est davantage qu'un recueil, un poème en soi, composé d'une suite de captures effectuées par les mots dans le courant de cette chasse mystérieuse et légère - et plus qu'une autre, rétive au commentaire - qu'est la poésie.

Ici elle s'offre dépouillée de tout ornement, de tout agrément rhétorique, comme pour atteindre à ce point obscur, bien antérieur à la législation du vers, où l'être cherche à exprimer,  non pas sa personnalité, mais - c'est l'avis de T. S. Eliot - une substance particulière de l'âme, dans laquelle impressions, expériences, se combinent de façon particulière et inattendue. Cela ne veut pas dire que Céline Zins dédaigne la musique ni qu'elle ignore que la poésie n'accepte jamais un mot dont le son ne satisfait pas l'oreille ; mais que sa musique à elle semble indifférente à la continuité, à la ligne et au plan, de sorte qu'il en résulte plus qu'un chant, une émotion concertée, parfois une diaprure.

On songe à ce poète dont rêva Roger Caillois : il affirmait qu'il ne s'était pas servi de la cadence, de la rime, des mots inaccoutumés et du rythme qui engendrent les syllabes pour donner le change à l'esprit sur la valeur de sa parole. Car Céline Zins tient dans cette marge où il revient au poète d'accorder du pouvoir aux choses qui échappent à la raison, à celles qui en nous se dérobent, l'homme n'étant pas seulement ce qu'il est mais, par surcroît, et peut-être au principal, ce qu'il s'imagine être : est-il tout entier là où il se trouve ? Il pense, et la pensée l'emporte vers d'autres lieux du temps ; il effleure la vie, il se projette dans l'avenir avec l'espoir d'effacer l'incertitude qui est son lot, en proie à l'anxieuse impossibilité d'établir sa présence en ce monde.

Le poète de L'Arbre et la Glycine fait ressentir cette perplexité primordiale, sans analyse, sans rien expliquer, la plaçant au-delà des formules réconfortantes, au cœur de l'émotion de chacun :

        "Ôter pelure après pelure des mémoires
          collées au corps comme une peau malade
          s'arracher les mots plantés
          comme des pieux dans la poitrine
          détruire tout ce vacarme
         se dépouiller
         se retrouver nu
         sans traces
         soleil
         au centre de sa propre lumière
         nue
         silencieuse".       

On trouve toujours dans le vocabulaire d'un poète, et peut-être de tout écrivain, des mots récurrents chargés d'un poids intime, d'un pouvoir d'évocation qu'ils n'ont pas dans le dictionnaire. Ils sont la propriété incessante d'une révélation qui ne se produit pas.

Regard est le mot-clé de Céline Zins - regard qui va de la brindille à l'abîme, qui aspire à voir le monde comme seuls les oiseaux ou les dieux peuvent le voir, et qui à son tour est regardé par l'espace sans limites que l'oeil tâche de sonder :
         "Ce regard dont l'ouverture tranche à jamais
          l'appartenance
          Et ce regard dont l'ouverture est la chair même
          de sa présence
          Qui voit ?"

Il arrive qu'un poème, quoique sa confidence impersonnelle semble sans origine ni destinataire, ne séduise qu'à la longue. C'est le cas de toute œuvre - architecture, danse, tableau... - qui obéit à une très haute exigence, et c'est le cas ici. Mais l'on peut parier, en l'occurrence, qu'au souvenir d'un fragment, d'une ligne, le lecteur sera étonné par les échos d'un discours infini, qu'il en comprendra tout le sens et en saisira la musique.

                                                         Hector Bianciotti

* *

De son premier livre, malheureusement épuisé, je retiendrai ces pages étonnantes, vers lesquelles va ma préférence. L'ombre se conjugue à la lumière, dans un tournoiement sans fin : DM

                                                                     à Bram Van Velde

          Au large de la lande
          à plat d'océan couvert de lune
          s'ouvre la lumière de l’œil
          cerclé de vagues crépusculaires

*

          Leur regard a la flamme jaune des certitudes
          mais l'hiver vient semer le vent noir
          et midi - l'oublient-ils - est une épée
          pointée au cœur du cercle

*

          Votre regard, cédant à la blancheur
          s'est pris au piège,
          plongeant le labyrinthe dans l'illisible retour

          Le Noir, ce garde-fou, l'eussiez-vous reconnu

*

          Je ne dirai que la poussée du
                          regard
          au point de convergence
                  et l'ouverture
          retournée sur son axe : Nuit

*

          La nuit fait à l’œil un manteau d'herbe à lune

                                                            Céline Zins

09:29 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

02/10/2017

"Indalo", Christian Saint-Paul, éditions Encres Vives, 6,10 €

Christian Saint-Paul que les auditeurs de "les poètes" (le jeudi de 20h00 à 21h00 sur Radio Occitania) connaissent bien, a publié en avril 2015 Indalo aux éditions Encres Vives qu'anime Michel Cosem. Wikipédia nous renseigne sur ce nom pas très commun : "l'indalo est le symbole de la ville d'Almería, de sa province et de ses habitants". Cette charmante ville d'Andalousie, son petit aéroport où les cigales se laissent entendre en soirée, est un point d'ancrage idéal pour déguster d'excellents fruits de mer en bord de côte à Roquetas de Mar (simple suggestion de votre serviteur, au demeurant).

Mais trêve de digressions, ce recueil mérite à plus d'un titre votre attention. J'ai particulièrement aimé les poèmes 10 et 11, et ne puis résister au plaisir de citer le premier ici :

10
Le poète par sa naissance
possédait le nom de cette ville pétrifiée de soleil :
Lorca
imitant Henri-Marie-Raymond de Toulouse-Lautrec
qui portait haut le nom de la cité occitane...
Pour se hisser à la Forteresse du Soleil
- nom du château qui protège la ville -
nous grimpons dans le quartier gitan
où la vie enfin apparaît
refoulant l'empreinte d'une vieille tragédie....
Le poète Pechuge
a vécu là au pied de ce quartier en hauteur.
Lorca
le fête
reconnaissante de ses beaux vers sur la ville...
Dans la Forteresse du Soleil
priaient les Juifs.
Les paroles psalmodiées s'en sont allées
avec le vent des oiseaux.
Dans les grands jardins
les religions se sont enfuies
vers un héritage invisible...
Les chrétiens de Lorca
qui n'avaient pas de portes du non-retour à passer
laissèrent les lieux en l'état.
Désabrité en sa demeure
Dieu a veillé sur sa pauvreté
et seule en Espagne cette synagogue
n'a pas été reconvertie
en temple chrétien.

                   Christian Saint-Paul

Cette "tolérance" religieuse se retrouve dans les vers du poème 11, avec cette fois l'évocation du château Nogalte, et des habitations troglodytes qui l'entourent, comme en Afrique (nous ne sommes pas loin de Tanger). La rivière El Cano ressemble à s'y méprendre aux oueds asséchés dont nous a longuement parlé Isabelle Eberhardt... Ce recueil de Christian a été chroniqué in Diérèse 66.

08:42 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)