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05/01/2021

A propos de "Diérèse" opus 63

Cher Matthieu Baumier,

Pour commencer, merci pour votre recension de Diérèse opus 63. D’accord, nous le sommes, entièrement : sur le fait que la beauté est d’abord une surprise. Simplement, parce que la beauté n’est pas si facile à voir, à remarquer en tant que telle ; et quand bien même elle serait à portée de nos yeux, nous pourrions passer à côté sans même la remarquer (un comble). Il y a en effet une éducation du regard, nécessaire, préalable. Sur le thème porteur du regard, ma lecture du jour est celle de Paul Celan, in Strette : « Tournoyant / sous les comètes / du sourcil / le regard – masse sur / laquelle, éclipsé, minuscule, / le cœur-acolyte tire / avec son / étincelle alentour traquée. »

L’institutionnel ne saurait intervenir que pour canaliser – au pire, brider – la création, lisez par exemple ce que dit du CNL l’éditeur Bruno Msika des éditions Cardère : « Lorsqu’un recueil est subventionné, le CNL apporte une aide à hauteur d’environ 40 %, mais impose un tirage minimal de 300 exemplaires (le triple d’un tirage normal de lancement) ; la publication d’un recueil subventionné par le CNL revient ainsi toujours plus chère que pour le même non subventionné... » : sur le site de Pierre Kobel, http://pierresel.typepad.fr

(Le tirage moyen de Diérèse est de 150 exemplaires et mon chiffre d’affaires est à mille lieues de celui de Bruno M. Qu’à cela ne tienne ! la passion n'a pas de prix).

Qu’est-ce à dire ? Que la légitimité de la parole poétique sort du cadre restreint de ceux qui peu ou prou la tuteurent. Elle se lit dans la mesure du regard, honnête, qui s’y pose : pour une revue, ce sont en tout premier lieu les lecteurs, qui la suivent pas à pas et la font vivre. Pour un livre, garder aussi à l’esprit que l’auteur crée son lectorat. Que ce qui s’édite aujourd’hui puisse, dans le meilleur des cas, laisser une trace dans l’histoire littéraire, pourquoi pas ? Mais nous ne pouvons en juger dans l’instant, l’auteur étant toujours dépassé par sa propre création.

Au fil du temps, que remarquons-nous ? Pour aller vite, il y a d’abord ceux qui y croient plus que les autres ; puis ceux qui attendent des subventions pour fonctionner et mettent la clé sous la porte quand elles viennent à manquer, c’est le cas de bon nombre de revues. Il convient d’ajouter ici : ce sont les individus qui font le collectif (sa raison d’être) et pas l’inverse. Ceci n’est pas une parenthèse.

A mes yeux, sauf à se moquer, un livre n’a rien d’archéologique, au contraire : il est tout ce qu’il y a de plus vivant, dans les possibles connexions que génère l’auteur. Permettez-moi, vous m’avez lu un peu trop vite. J’ai commencé mon édito par : « On peut déjà imaginer un monde où il y aura des masses de livres, mais plus personne pour les lire… ». J’ai bien écrit : imaginer, tout mon développement est commandé par cette première phrase, les situations envisagées en page 7 de Diérèse 63 sont donc à prendre au second degré. Comme un risque encouru, pour le moment une fiction.

Les puissants, qui ne jurent que par le productif, pourraient voir dans la création poétique un dérivé tolérable, à fêter dans l’Hexagone une fois l’an avec le Printemps des poètes, histoire de se donner bonne conscience. A la vérité, c’est devenu un lieu commun que d’évoquer l’inculture symptomatique de nos dirigeants… Ou de déplorer le peu de recueils de poésie commentés dans « Le Monde des livres » par exemple. Le chiffre d’affaires du rayon poésie n’est certes pas celui du roman.

Par ailleurs, je ne m’oppose pas au numérique, ayant créé un blog : http://diereseetlesdeux-siciles.hautefort.com, parallèlement à la revue. Mais, entre le papier et le numérique, que l’un n’éclipse pas l’autre, car ils peuvent être, en fait, complémentaires. C’est à cela qu’il convient de veiller : qu’ils le soient bien, complémentaires. Notre société étant celle de l’hyper connexion, le monde de la poésie subit un effet d’entraînement. Le substrat poétique s’inscrit dans ce monde-ci, y prend sa source, sans se laisser phagocyter pour autant. En définitive, ce qui fait la force de la poésie, c’est qu’elle n’est pas directement utile. Libre, elle pourrait devenir, pour le meilleur, sa propre référence.

Mille mercis de m’avoir laissé préciser mes pensées.

Bien amicalement,

Daniel Martinez

     Diérèse

Les Deux-Siciles

15/12/2020

« Le diable ermite – Lettres à Jean Chalon (1968-1971) », éditions de La Différence, mars 2002, 256 pages, 18 €

Hospice de Domme, 24

Le 21 décembre 1969

    Cher Jean Chalon,

    Ai-je gardé un trop long silence ? T’ai-je remercié de l’argent que tu m’as envoyé, il y a quelques semaines ? T’ai-je dit à quel point ma pensée allait vers toi, bien fraternelle, particulièrement à l’occasion de ta convalescence ?
    Je n’en sais rien. C’est triste à dire, mais c’est ainsi ! Depuis novembre j’ai pris mes quartiers d’hiver à l’hospice, et la vie qui est maintenant la mienne est infernale au point que la notion de temps, que j’avais déjà tendance à perdre cet été, est en voie de totale destruction. Rassure-toi : je ne vais pas sombrer dans la folie car j’ai, Dieu merci, la tête solide, mais enfin… je suis en sommeil, absent, une forte grippe, qui ne s’achève pas, n’arrangeant rien !
    Tout me tombe dessus : la direction de l’établissement, les gendarmes, les Services sociaux : paraît-il, j’ai été très surveillé tout l’été, je sautais le mur, et passais la nuit dehors ; mon comportement « étrange », mes longues méditations dans une caverne ont scandalisé la population. D’instinct, je me sentais surveillé : on ne me reproche rien, mais je suis suspect de tout !
    Là-dessus, on va m’envoyer à l’hôpital pour un examen cardiologique, vers le premier de l’an : ce sera gai.
    Vais-je même pouvoir rester à l’hospice de Domme ? Ce n’est pas certain. Si encore j’avais un bon médecin, rassurant de son mieux l’émotif que je suis ; mais le cardiologue de Périgueux est une brute qui prend plaisir à m’inquiéter, un type commun, vulgaire, qui voit en moi un aristocrate… ! Il est certain que j’ai mené une vie très libre… cet été ; on me le fait payer cher. Ce ne sont qu’engueulades, insultes ! Le tout mêlé aux hurlements des fous, et aux féroces querelles entre compagnons de chambre !
    J’ai préféré me mettre « en absence », en attendant les beaux jours. De là, mes silences, qui désolent et inquiètent mes amis, dont tu es le plus dévoué.
    Cela m’a fait du bien de te confier mes peines ; tu es mon ami ! Quant à toi, j’espère que ta petite opération n’est plus qu’un mauvais souvenir. Il faut me parler de toi et me donner de tes nouvelles.

*

    J’ai reçu les épreuves de Un voyage au mont Athos. Peu de fautes ou de phrases oubliées, mais une déplorable manie d’écrire Montagne Sainte, Baie des Taureaux, Jungle aux serpents…, tous ces beaux noms propres…, sans majuscule ; alors qu’ils ont des majuscules dans le manuscrit ! Tu le sais aussi bien que moi : voir le texte imprimé… permet de le voir vraiment, pour la première fois. Sur les 23 premières pages mon impression a été très réservée, pas très favorable ; mais, plus loin, « un charme » opère ; il y a envoûtement ; ça devient très beau. Cela dit, Un voyage au mont Athos est un texte mystérieux, symbolique. Ma prière d’insérer, que tu as jugée « parfaite », est indispensable. Sans quoi, les lecteurs ne comprendront rien à ce texte magique, à ce voyage au Pays des Esprits.
    Lalou sera, je l’espère, de notre avis !
    Pardonne-moi mon silence.
         
Je t’embrasse. Bon Noël.

                                 Augiéras

29/10/2020

Une lettre du 3 avril 2002 : "Faire bouger la situation..."

Une missive de l'ami Pascal Ulrich, retrouvée dans mes cartons. A l'époque, le timbre pour la lettre de 20 grammes était de 0,46 €, aujourd'hui il est de 1,16 € (vous dites ?).
Recto et verso de l'enveloppe, avec transcription de son message au dos. Pascal ne m'envoyait ses poèmes que par voie postale, autre époque. Voici plutôt :

ENV ULRICH  2.jpg

ENV ULRICH  1.jpg


"Faire bouger la situation c'est faire un exercice de liberté qui saute à la conscience"

Pascal Ulrich