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21/02/2020

Une lettre de Lucie, ce 21 février

Lumière, oui : j'y pense plus intensément, à présent. Serait-ce grâce à vous qui l'avez réveillée ? Ce que vous dites du temps, j'ai envie de le dire aussi de l'ombre et de la lumière : je vois un rayon de soleil fin, fin, qui se faufile dans les branches d'un arbre et vient buter sur une feuille. Il la fait scintiller, car bien sûr dans mon rêve elle est jeune et brillante - c'est le printemps ! - mais elle, à cause de cette lumière sur elle, projette une petite ombre sur mon pied, une ombre qui a la forme de sa forme à elle. Il faut que la lumière existe pour que l'ombre s'imprime sur moi. Regardez encore, une fois encore : les cognassiers du Japon fleurissent déjà, dans le jardin où nous avons passé, sous les volets bleus flambants de la villa, un sifflement s'échappe par instants, celui d'un caïque à tête noire : tout ce que les mouvements du monde perdent d'importance ici, nos pensées liées à la nature reviviscente, tout ce qui creuse la profondeur rayonnante de la vie.
Le temps, je crois que je ne veux pas y penser. De plus en plus, il me paraît infini. Vieillir n'est qu'un mot. Le temps qui s'écoule là, maintenant, je ne le sens pas passer sur moi, je commence seulement à lui accorder le droit de passer. Je ne me bats plus avec lui. Je sais qu'il me faudra un temps infini pour atteindre ce que je cherche - j'ai envie d'employer le mot un peu désuet de pureté - et que ce temps infini, eh bien, j'en dispose. On m'a souvent dit que j'étais folle, je vous en prie, pas vous, ou si vous le pensez un tant soit peu, soyez bon, taisez-le.


Lucie

27/12/2019

"L'émotion poétique", pour Bernard Noël

Les fidèles de Diérèse se souviennent des interventions régulières de Bernard Noël dans la revue. J'ai choisi pour vous aujourd'hui une lettre de l'auteur de La Face de silence adressée au regretté Jeanpyer Poëls, sur un papier à en-tête de l'université de Sousse, en Tunisie, à l'occasion d'un colloque ayant pour thème "L'émotion poétique" (ce, dans la ville même de mes études secondaires, où j'avais mes habitudes : cette avenue descendue maintes et maintes fois, le long des fortifications, qui menait au port, à la vie maritime, au miel de la saison blonde et musquée, au grand air, à la vastitude). Voici:

BERNARD Lettre Univ.jpg

25 mai 2011


Relu ta Fauvette dans sa forme imprimée, cher Jeanpyer, et toujours à la recherche du mot qui saisirait la qualité que je ressens. Il y a toujours des dents serrées dans tes vers, ou derrière, mais qui mâchonnent le rythme pour bientôt le développer, l'affirmer. J'aime cette contradiction entre des syllabes libres, libres et une précision qui les contraint, les précipite, souvent les choque. Résultat : un élan qui, retenu dans le texte, fuse dans le regard du lecteur et l'oblige à scander l'effort d'articuler, de comprendre. La langue n'a jamais été plus réelle, plus matérielle, toute secouée de brusques ruptures et d'allitérations. Ce vers : "ensorcelant le dessous du silence" m'a servi un moment de clé d'écoute des "mots de la conjugaison", mais ce choix a été contesté tout de suite par "sous les toits" avec son rythme bref dénonçant "les appeaux". Bref, je commence et recommence mais suis, à la fin, chassé des explications vers l'ouverture que, sans cesse, tu déchires en moi pour et par l'abandon au mouvement inventif.

Merci, je t'embrasse

Bernard

25/12/2019

Jean Cocteau (1889-1663) écrit à René Char, le 20 mai 1959

Voici aujourd'hui une lettre illustrée, inédite, en date du 20 mai 1959, adressée à l'auteur des Matinaux depuis la villa "Santo-Sospir" à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Elle est écrite au stylo-bille sur un papier à en-tête, autour d'un portrait de René Char.
Cette demeure était celle de la grande amie de Cocteau, Francine Weisweiller : elle l'avait rencontré sur le tournage du film Les Enfants terribles (en 1949), là même où sa cousine Nicole Stéphane tenait un rôle. Francine W. devint dès lors son amie la plus proche, séjournant chez lui à Milly, l'accueillant à Santo-Sospir (où elle lui fit construire un atelier), baptisant son yacht Orphée II, voyageant régulièrement avec lui, organisant chez elle une fête pour célébrer l'entrée du poète à l'Académie française...
Cocteau orna de fresques la villa de Santo-Sospir et dédia sa pièce Bacchus (1951) à Francine Weisweller.

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"Mon très cher René, je le savais qu'il existe quelques flaques de bonheur permis - mais on nous en chasse très vite et nous tournons la tête comme les enfants du dimanche soir qui sortent du théâtre. Mais je n'oublierai jamais que vous avez eu la bonté de me faire partager votre découverte. Je vous embrasse"


Jean

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