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03/05/2014

"Hazel", de Bruno Sourdin, éd. Les Deux-Siciles

SCANN SOURDIN.jpgBruno Sourdin, Hazel, avec 4 collages de l’auteur, juillet 2005, éditions "Les Deux-Siciles", c/o Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière, prix : 10 € port compris.

Si l’Inde demeure une énigme pour nous, Occidentaux, alors on peut dire du recueil de poèmes de notre confrère Bruno Sourdin, intitulé Hazel, qu’il nous en donne parfaitement la mesure. Avec l’auteur, on s’aventure dans le labyrinthe de Madras, Pondichéry ou Bombay en compagnie de personnages mystérieux ou à la rencontre de silhouettes entrevues à contre-jour au bord d’un fleuve, ou, plus souvent, dans l’épaisseur de la nuit.

Mais Bruno Sourdin n’a pas écrit un road-movie, même s’il nous rappelle, au passage, tout ce qui le rattache à la Beat generation, à ses auteurs et à ses artistes (n’a-t-il pas consacré un livre à Claude Pélieu, créateur de collages ?)."Pèlerins errants et compagnons de route, et tous mes frères de la tribu des soleils". C’est ainsi qu’il nous les désigne au cœur de son recueil.

Si le livre de Bruno Sourdin nous interpelle, c’est qu’il invite à sonder le mystère du monde sensible. Que l’on soit à Madras, à Brocéliande ou dans la gare de Rennes. C’est, aussi, parce qu’il prend ses distances, à la manière des poètes de la Beat, avec toutes les turpitudes de notre époque. "Aujourd’hui, tout le monde se tait / Les jours radotent / La télé beugle".

Ainsi peut-on s’approcher de l’Inde avec lui, comme le fit en d’autres temps Herman Hesse, cité en exergue du recueil. Dans son livre Siddharta (1992), inspiré par l’Inde, le célèbre écrivain germano-suisse jetait un pont entre les cultures et cherchait un point de convergence pour les hommes.Bruno Sourdin révèle qu’il est aussi, dans la soumission au temps qui passe, à la recherche d’un ailleurs possible."Garde ta mélancolie à jamais / Laisse le bon temps rouler". Il termine même son recueil par une forme de haïku, au ton réjouissant. "Ah, la nuit sans sommeil / avec mon sac à dos, quel bonheur / Sur la route de Pondichéry".

                                                                                               Pierre Tanguy

 

 

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29/04/2014

"Mémoires de l'ombre", de Marcel Béalu

Mémoires de l'ombre.jpg  En décembre 1986, les éditions Phébus eurent l'heureuse idée de réunir en un seul tome les "Mémoires de l'ombre" de Marcel Béalu, composé de 120 récits brefs. Ouvrage singulier à bien des égards (la première édition desdites Mémoires (Debresse, 1941) réunissait 22 récits seulement ). Celle-ci, enfin complète, parue sans l'aide du CNL, mais qu'à cela ne tienne.

Jean Paulhan avait remarqué cet auteur, né en 1908 à Selles-sur-Cher en Sologne, fervent autodidacte, préservé de toute formation universitaire. Qui, chapelier à ses heures, devint libraire au Pont Traversé, d'abord rue de Beaune (à Paris), puis rue Saint-Séverin, enfin rue de Vaugirard, à l'angle de la rue Madame. Dans les années 80, j'habitais à quelques pas une chambre de bonne rue d'Assas et Marcel B., à qui je venais rendre visite dans sa petite librairie au fil de mes déambulations, a pu me parler entre autres de ses rapports tendus avec les éditions de la Fée Morgane, où il avait pourtant publié Erreros. Ou de la confidence de Raymond Bellour sur les troubles confessés d'un Henri Michaux, voyant au réveil s'enfuir sous son lit quelques rats, fantasmés bien entendu, ceci dit pour rappeler qu'il avait, passée l'anecdote, en grande estime l'auteur de La Nuit remue. 

Dans son "Théâtre souterrain" (p. 137 à 189), le narrateur, telle la Méduse se voit doté de "Cinq têtes", munies d'yeux qui voient dans tous les sens, la dernière pour le coup "ne pouvant regarder que le ciel" ; un orthopédiste finit par ne lui en redonner qu'une seule. Sauvé !... Course aveugle ou presque, entre des images qui s'imposent dans leur "évidence" et un "vertige de possession qui s'av(ère) impossible", devant toutes les cibles que lui propose le dehors proliférant. Tout est dans le ton adopté, la plasticité de l'être, et jamais de plaintes affichées, au contraire, une fascination pour ce qui chute ou est sur le point de s'écrouler. Certains récits (poétiques, dans le fond) ne sont pas sans rappeler les fantasmes baroques d'André Pieyre de Mandiargues.

Comment croire en soi quand le doute s'instaure et vient saper toute certitude (relisons sans tarder les fables oniriques de Pierre Bettencourt), fort de cette "revanche" prise contre un univers hostile dans ses grandes lignes, où le narrateur se découvre "immobile et l'âme délirante d'une ivresse sans nom" ?

Face à la multiplicité des personnages qu'il anime, d'aventure en aventure, le narrateur n'aspire pas à crever la toile, mais simplement à se couler le mieux possible dans un moule capricieux. Du "Puisque tu rêves, rien n'a d'importance..." à "Tu ne rêves pas !" ("Les deux voix"), ainsi se lit, dans un bric-à-brac non chronologique où règne l'arbitraire pur, l'approche d'un infini aléatoire : de l'illusion à l'illusion de l'illusion, paraissent tour à tour ou bien étroitement imbriqués deux mondes (l'ordinaire et le surréel), qui se révèlent vases communiquants. Là où précisément tente de s'immiscer l'écriture, pour tirer son épingle du je(u), dans un affrontement à la monstruosité du Désir, multiforme, incontrôlé, incontrôlable.

Tout est contenu dans l'instant, rien ne se laisse deviner dont nous ne portons la trame en nous, selon un ordre qui nous dépasse mais que l'esprit réinterprète à mesure comme s'il en avait la maîtrise. En double-aveugle et sous la loupe de rosée d'un imaginaire des plus excitants, tout morcelé qu'il se révèle et s'écrit.

Daniel Martinez

 

07:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

27/04/2014

"Traité des excitants modernes", d'Honoré de Balzac

En avril 2003, les éditions Arléa - qui ont vu le jour en lieu et place de la librairie "Les Fruits du Congo" - proposaient à la lecture un curieux texte de Balzac, extrait de la Pathologie de la vie sociale. Curieux car moralisateur, là l'occasion pour l'auteur du Lys dans la Vallée de pointer du doigt cinq substances : l'eau-de-vie ou l'alcool, le sucre, le thé, le café (concassé à la turque ou moulu ; on se le rappelle, notre Tourangeau, la cafetière de porcelaine toujours à portée...), le tabac. "Fumer un cigare, c'est fumer du feu" : si Balzac doit à George Sand de l'avoir initié à ce plaisir, qui va du houka de l'Inde au narguilé de Perse, il ne tarit pas d'éloges envers disons ces "dérivatifs", précisément : "Votre cerveau acquiert des facultés nouvelles, vous ne sentez plus la calotte osseuse et pesante de votre crâne, vous volez à pleines ailes dans le monde de la fantaisie, vous attrapez vos papillonnants délires, comme un enfant armé d'une gaze qui courrait dans une prairie divine après des libellules, et vous les voyez sous leur forme idéale, ce qui vous dispose à la réalisation."

La réalisation : c'est bien le but - ici avoué - du romancier, dont nul n'ignore les excès en tous genres. Ou se réaliser, si tant est que l'auteur authentique relègue au second plan les menus soucis, heurs et malheurs de la vie quotidienne, quitte à brûler la chandelle par les deux bouts. Relisant les Pensées de Joseph Joubert, je note, tout à trac : "Le vin n'ôte pas sa conscience à l'homme. Au contraire, il la lui rend souvent plus vive (et l'exagère). Il ramène un certain cours de la mémoire où est la notion du juste. L'ivre de vin sent Dieu. Les ivres d'esprit sont seuls impies." Chez Balzac, rien d'approchant, cette distinction n'existe pas, il est dans son plaisir, à part entière. Au concert, à Paris, alors que son "âme était grise" et qu'il "sommeillai(t) à demi", il entend :

«"Ce Monsieur sent le vin", dit à voix basse une dame dont le chapeau effleurait souvent ma joue, et que, à mon insu, ma joue allait effleurer. J'avoue que je fus piqué. "Non, Madame, répondis-je, je sens la musique."» Plus loin : "J'ai dès lors très bien conçu le plaisir de l'ivresse. L'ivresse jette un voile sur la vie réelle, elle éteint la connaissance des peines et des chagrins, elle permet de déposer le fardeau de la pensée." Pour conclure, souverain : "L'ivresse est un empoisonnement momentané". Dont acte.

Raisonnablement, croira-t-on Balzac convaincu par ce qu'il écrit là, vantant d'un côté les mérites des excitants, pour les réduire ensuite à la peau de chagrin de la Raison ? La belle affaire ! Ce livre est en fait bien drôle car les préceptes énoncés ne seraient susceptibles que de s'appliquer "à qui de droit", précisément pour ceux qui ont charge d'âmes, dans l'échelle sociale ; enfin, pour éviter "les maladies, et, en définitive, l'abréviation de la vie." Comme chacun sait, l'auteur de La Comédie humaine, enfant sans mère, est mort à 51 ans, asphyxié lors d'une de ses crises d'étouffement.

Laissons-le conclure (?) ou à peu près : "Appelez la vie au cerveau par des travaux intellectuels constants, la force s'y déploie, elle en élargit les délicates membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si bien déserté l'entresol, que l'homme de génie y rencontrera la maladie décemment nommée frigidité par la médecine. Au rebours, passez-vous votre vie au pied des divans sur lesquels il y a des femmes infiniment charmantes, êtes-vous intrépidement amoureux, vous devenez un vrai cordelier sans froc." En définitive, le corps humain est pour Balzac avant tout une machine, et point de "carburant" à l'excès, au risque de ne plus exister que par défaut ; ce qui, à la réflexion, reflète quelque peu la vie même de l'écrivain, peu ou prou éclipsée par l'acte d'éciture, qui relègue sa personne au second plan.

                                                                         Daniel Martinez

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