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12/01/2015

"L'ultime vocation du langage", vue par Jean-Michel Maulpoix

Dans du Lyrisme, essai paru chez José Corti en 2000, Jean-Michel Maulpoix parle de l'écriture - de la "substance du monde" à sa "propre substance" - en ces termes :

Je ne puis qu'aimer ou écrire ; le reste m'indiffère ou m'attriste. Vouée à se consumer toute, cette vie n'est jamais si précieuse ni si désirable que lorsqu'elle s'éblouit de sa propre fin, soudain terrifiée comme un papillon qui se brûle les ailes contre la lampe.
Je serre contre moi l'idée de ma propre mort ; elle est mon bien.

* * * *

De quelle espèce d'ignorance puis-je encore me réclamer pour continuer à écrire ? Ou pour recommencer d'écrire ! Je voudrais n'avoir jamais pris la plume. Celles que je possède sont dociles... Telle est l'aventure du langage que l'on s'y adonne tout d'abord avec bonheur en aveugle, et qu'elle devient insupportable au moment précis où l'on pourrait cesser de la trahir.

Ceux qui, par défiance, ne veulent entrer dans le jeu de la langue, se privent du seul accès dont nous disposons à la substance du monde. Il faut leur répéter que le langage nous donne tout en nous privant de tout : ce paradoxe est tel que là où les mots viennent en plus grand nombre, et où la dépossession est donc plus grande, il y a aussi le maximum de présence et le maximum d'être. Nous ne sommes ni des oiseaux, ni de pierres.

* * * *

Depuis le temps que j'accomplis les mêmes gestes et rature les mêmes mots sans en épuiser le sens, j'ai appris à ne plus espérer du langage que de moindres aveux. Je n'y recherche plus, comme autrefois, mon coeur, ni le sens ultime de ma vie, mais attends désormais sans impatience qu'il me concède un peu de clarté. La douceur d'une soirée d'été baigne parfois la chambre lorsque j'écris. Elle m'enveloppe d'un autre corps, plus léger, plus lumineux, comme si je pénétrais furtivement le mystère de ma propre substance telle que je l'imagine, délivrée du poids ennuyeux de la chair, quelques secondes à peine après mourir. Rien ne m'est si précieux que ce temps de vacance et de trouble qui me concède ce que je ne lui ai point demandé, comme si l'ultime vocation du langage n'était en fin de compte que de remettre à l'heure l'horloge intime de celui qui ne sait plus rien de sa propre vie.

                                                                                     Jean-Michel Maulpoix

18:28 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

11/01/2015

"La lettre"

Un extrait de "La Lettre" qu'Henri Michaux fit paraître dans le numéro 27 de la revue Confluences, en décembre 1943 ; elle sera reprise ensuite dans le recueil Labyrinthes (avril 1944), puis dans Epreuves, Exorcismes, (déc 1945). En voici des extraits :

Le poisson pêché pense à l'eau tant qu'il le peut. Tant qu'il le peut, n'est-ce pas naturel ? Au sommet d'une pente de montagne, on reçoit un coup de pique. C'est ensuite toute une vie qui change... Nous nous consultons. Nous ne savons plus. Nous n'en savons pas plus l'un que l'autre. Celui-ci est affolé. Celui-là confondu. Le calme n'est plus. La sagesse ne dure pas le temps d'une inspiration. Dites-moi. Qui a reçu trois flèches dans la joue se présentera d'un air dégagé ?... Certains se manifestent dans les glapissements. D'autres se manifestent dans l'esquive. Mais la grandeur ne se manifeste pas... Nous nous sommes regardés dans le miroir de la mort. Nous nous sommes regardés dans le miroir du sceau insulté, du sang qui coule, de l'élan décapité, dans le miroir charbonneux des avanies.

Henri Michaux

08/01/2015

Charles Juliet rend hommage à Samuel Beckett (1906-1989) - opus 2

Quand j'ai lu ces ouvrages, j'étais dans une grande incertitude, et chaque phrase s'imprimait en moi, rencontrait un même vécu, m'enfonçait dans mon marasme tout en jetant de décisives lueurs dans la nuit. Lentes et riches journées de découverte d'un monde autre et pourtant proche. Eprouvantes journées de face-à-face avec soi lorsque "c'est chaque instant qui est le pire".

J'ai aimé ces heures où je coïncidais avec les mots qui m'étaient offerts, ces heures où je percevais ce silence qui peuple Textes pour rien. Un silence que leur auteur n'a pu atteindre qu'en se portant à l'extrême d'un état de totale dénudation. La voix qui parle dans ces pages a oublié que "rien n'est plus drôle que le malheur". Refusant l'humour, la dérision, le sarcasme, elle réussit la prouesse de dire avec une totale simplicité la douleur d'être, le tourment d'exister, l'insondable de la condition humaine.

Ainsi, au long de son oeuvre, il nous relate ce qui advient de l'être humain quand il est privé de toute raison de vivre. Claquemuré en lui-même, allant et venant à l'intérieur de sa prison, Beckett se déteste, se débat, laisse s'écouler les mots qui lui sont murmurés. Mais s'ils soulagent ses tensions, l'aident à rendre sa vie moins infernale, ils ne le délivrent pas pour autant. Les blessures et fractures psychiques subies pendant l'enfance n'ont pu être réparées, si bien qu'il n'a pu mettre fin à sa souffrance. "Que voulez-vous, je ne peux pas naître (...) Ils sont tous pareils, ils se laissent tous sauver, ils se laissent tous naître."

Il est de fait qu'il n'a pu naître, mais l'aurait-il voulu ? "Je suis celui qu'on n'aura pas, qui ne sera pas délivré." Lors d'une de nos rencontres, abordant cette question, je lui avais demandé s'il avait lu les penseurs orientaux, et il m'avait répondu : "Ils proposent une issue, et moi, je sentais qu'il n'y en avait pas. Une solution, c'est la mort." Sur ce dernier point, je ne pensais pas comme lui. J'aurais dû le pousser à m'en dire plus, mais je n'ai pas osé, et au lieu de lui poser la question qui me brûlait les lèvres, je suis resté silencieux. Par la suite, je l'ai vivement regretté. Il m'importait au plus haut point de connaître la réponse qu'il m'aurait donnée.

J'ai dévoré cette oeuvre lentement, avec passion, mâchant et remâchant chaque mot, mais face à elle, je n'étais pas qu'un simple lecteur. J'étais aussi quelqu'un qui était entré en écriture. Or que raconter après une oeuvre de cette importance ? Impossible de dire mieux et d'aller plus loin. Un temps, elle m'a écrasé, m'a convaincu que je devais renoncer à écrire. De surcroît, je constatais qu'elle avait sur moi une action mortifère.

Insensiblement, sans que je l'aie voulu, sans que je m'en sois rendu compte, je me suis éloigné des Molloy, Moran, Godot, et n'ai plus éprouvé le désir de revoir celui qui les avait créés. Le besoin de vivre s'était emparé de moi, et en intervenant sur ma réalité interne, je m'employais à panser mes blessures, arracher mes entraves, me tirer de mon épuisement. Je pense en effet que si on en a les moyens et surtout l'impérieux désir, on peut arriver à se faire naître, à provoquer en soi une mutation, laquelle dessine un autre rapport à soi, aux autres, au monde. Du dégoût de la vie et de la haine de soi, on passe au consentement à soi-même et à la joie d'exister.

Beckett n'a pu, n'a pas voulu sortir de sa souffrance. Bien que je ne le lise plus depuis longtemps, bien que je ne me réfère plus à ce qu'il a écrit, il me reste proche. Il est de la famille des Hölderlin, des Van Gogh, des Artaud, et quand je pense à eux, à lui, à ce qu'ils nous ont donné, c'est chaque fois avec une profonde compassion, une infinie gratitude.

                                                                                                       Charles Juliet

01:15 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)