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11/01/2015

"La lettre"

Pour accompagner ce jour pas comme les autres, un extrait de "La Lettre" qu'Henri Michaux fit paraître dans le numéro 27 de la revue Confluences, en décembre 1943 ; elle sera reprise ensuite dans le recueil Labyrinthes (avril 1944), puis dans Epreuves, Exorcismes, (déc 1945). En voici des extraits :

Le poisson pêché pense à l'eau tant qu'il le peut. Tant qu'il le peut, n'est-ce pas naturel ? Au sommet d'une pente de montagne, on reçoit un coup de pique. C'est ensuite toute une vie qui change... Nous nous consultons. Nous ne savons plus. Nous n'en savons pas plus l'un que l'autre. Celui-ci est affolé. Celui-là confondu. Le calme n'est plus. La sagesse ne dure pas le temps d'une inspiration. Dites-moi. Qui a reçu trois flèches dans la joue se présentera d'un air dégagé ?... Certains se manifestent dans les glapissements. D'autres se manifestent dans l'esquive. Mais la grandeur ne se manifeste pas... Nous nous sommes regardés dans le miroir de la mort. Nous nous sommes regardés dans le miroir du sceau insulté, du sang qui coule, de l'élan décapité, dans le miroir charbonneux des avanies.

                                                                       Henri Michaux

Comme Michaux était friand de la chose, il s'agit là d'un message entièrement crypté, je vous le laisse donc décrypter tout à loisir.
Et puis, laissez-moi vous dire : suite à ma note blog du 31/12/14, qui a provoqué quelques réactions - cette note a, pour éviter de trop bouleverser les idées reçues, été depuis largement écrémée - j'ai reçu un mail d'une unie-vers-(je ne sais trop quelle)-Cythère me demandant de la désinscrire, ce que je l'ai invité à faire de son propre chef, en la saluant, ce qui n'avait pas été son cas s'adressant à moi.
Geste presque banal certes, mais le problème est le suivant : si même nos élites, ou dites telles, du haut de leurs petits nuages, sont incapables de lire dans le monde nôtre la montée des périls, la montée des extrémismes (et non pas d'un extrémisme), la montée de la haine sous toutes ses formes, etc, à qui ou/et à quoi se vouer ? Pour comble, ce que je redoutais s'est justement passé, dans les jours qui ont suivi.
Au fait, quel est aujourd'hui le prix - à tous les sens du terme - de ce grand déploiement international dans la capitale, qui officialise la proche-orientalisation du conflit ? Nous ne sommes qu'au tout début de nos peines. DM

08/01/2015

Charles Juliet rend hommage à Samuel Beckett (1906-1989) - opus 2

Quand j'ai lu ces ouvrages, j'étais dans une grande incertitude, et chaque phrase s'imprimait en moi, rencontrait un même vécu, m'enfonçait dans mon marasme tout en jetant de décisives lueurs dans la nuit. Lentes et riches journées de découverte d'un monde autre et pourtant proche. Eprouvantes journées de face-à-face avec soi lorsque "c'est chaque instant qui est le pire".

J'ai aimé ces heures où je coïncidais avec les mots qui m'étaient offerts, ces heures où je percevais ce silence qui peuple Textes pour rien. Un silence que leur auteur n'a pu atteindre qu'en se portant à l'extrême d'un état de totale dénudation. La voix qui parle dans ces pages a oublié que "rien n'est plus drôle que le malheur". Refusant l'humour, la dérision, le sarcasme, elle réussit la prouesse de dire avec une totale simplicité la douleur d'être, le tourment d'exister, l'insondable de la condition humaine.

Ainsi, au long de son oeuvre, il nous relate ce qui advient de l'être humain quand il est privé de toute raison de vivre. Claquemuré en lui-même, allant et venant à l'intérieur de sa prison, Beckett se déteste, se débat, laisse s'écouler les mots qui lui sont murmurés. Mais s'ils soulagent ses tensions, l'aident à rendre sa vie moins infernale, ils ne le délivrent pas pour autant. Les blessures et fractures psychiques subies pendant l'enfance n'ont pu être réparées, si bien qu'il n'a pu mettre fin à sa souffrance. "Que voulez-vous, je ne peux pas naître (...) Ils sont tous pareils, ils se laissent tous sauver, ils se laissent tous naître."

Il est de fait qu'il n'a pu naître, mais l'aurait-il voulu ? "Je suis celui qu'on n'aura pas, qui ne sera pas délivré." Lors d'une de nos rencontres, abordant cette question, je lui avais demandé s'il avait lu les penseurs orientaux, et il m'avait répondu : "Ils proposent une issue, et moi, je sentais qu'il n'y en avait pas. Une solution, c'est la mort." Sur ce dernier point, je ne pensais pas comme lui. J'aurais dû le pousser à m'en dire plus, mais je n'ai pas osé, et au lieu de lui poser la question qui me brûlait les lèvres, je suis resté silencieux. Par la suite, je l'ai vivement regretté. Il m'importait au plus haut point de connaître la réponse qu'il m'aurait donnée.

J'ai dévoré cette oeuvre lentement, avec passion, mâchant et remâchant chaque mot, mais face à elle, je n'étais pas qu'un simple lecteur. J'étais aussi quelqu'un qui était entré en écriture. Or que raconter après une oeuvre de cette importance ? Impossible de dire mieux et d'aller plus loin. Un temps, elle m'a écrasé, m'a convaincu que je devais renoncer à écrire. De surcroît, je constatais qu'elle avait sur moi une action mortifère.

Insensiblement, sans que je l'aie voulu, sans que je m'en sois rendu compte, je me suis éloigné des Molloy, Moran, Godot, et n'ai plus éprouvé le désir de revoir celui qui les avait créés. Le besoin de vivre s'était emparé de moi, et en intervenant sur ma réalité interne, je m'employais à panser mes blessures, arracher mes entraves, me tirer de mon épuisement. Je pense en effet que si on en a les moyens et surtout l'impérieux désir, on peut arriver à se faire naître, à provoquer en soi une mutation, laquelle dessine un autre rapport à soi, aux autres, au monde. Du dégoût de la vie et de la haine de soi, on passe au consentement à soi-même et à la joie d'exister.

Beckett n'a pu, n'a pas voulu sortir de sa souffrance. Bien que je ne le lise plus depuis longtemps, bien que je ne me réfère plus à ce qu'il a écrit, il me reste proche. Il est de la famille des Hölderlin, des Van Gogh, des Artaud, et quand je pense à eux, à lui, à ce qu'ils nous ont donné, c'est chaque fois avec une profonde compassion, une infinie gratitude.

                                                                                                       Charles Juliet

01:15 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

06/01/2015

Le peintre et poète Gaetano Persechini

Vous laisser (re)découvrir aujourd'hui un plasticien, Gaetano Persechini, qui a réalisé la première de couverture de Diérèse opus 56 ; en vous invitant à consulter au plus vite son blog :
http://gaetano.centerblog.net
Un peintre mais aussi un poète, que connaissent les lecteurs de Diérèse, il est présent dans le numéro 63, par exemple, dernier numéro paru à ce jour.

Les textes qui suivent sont extraits de ses Notes d'atelier 2014 :


Le temps qu’il faut pour faire monter du fond les premières couleurs. Le temps qu’il faut pour poser la première couleur. Et celui qu’il faut ensuite pour recouvrir, enfouir. Pour aller vers une autre image peut-être.
Dans l’atelier, des objets, les mêmes pinceaux depuis presque trente ans et un désordre d’outils, de vieux journaux, de chiffons maculés, de carnets, de tubes et pots de peintures accompagnent les gestes et la pensée.
Rien, dans cet instant, ne sera plus comme avant. C’est toujours un recommencement. Et une lenteur, qui m’est nécessaire, qui m’aide à résister.
Les premières touches de couleurs me diront un peu, discrètement, ce qu’il en sera peut-être de la suite. Des indications, même si tout reste à découvrir. Avec l’expérience, on sait lire cela, et c’est contre cela aussi qu’il faut aller. Vaincre l’habitude, ne pas se laisser enfermer dans un système, dans un savoir.
La sensation me guide ; la suivre, jusqu’à un épuisement heureux du corps.
Cela peut prendre des heures, ou plusieurs jours, ou bien aller très vite. Rien n’est défini à l’avance. La peinture et son aventure, un feu qui brûle en moi.

  

*

 

Débâcle d’encre

Qui témoigne de l’image

Et du paradoxe sous l’ombre

 

Cet étrange un signe levé

Vers l’infini d’un chant de solitude

 

Couleur incarnée terre front du jaune

Jardin forme grise

Ebauche

Qui nous relie au temps et à la nature

 

C’est l’attente

D’une pensée égarée

Conversation muette

Entre joie et désespoir

Un courant d’âme clair

Vers l’émerveillement

  

 

*

 

 

Retour au jardin l’été. Poussière, pierres brûlantes, terre durcie par la chaleur, fleurs séchées.

Je me réfugie au jardin et ce sont ces heures calmes d'attente, d'écoute et de lecture entre deux arbres, qui entraînent mes pensées loin d'ici et d'un ciel bleu abîmé, cherchant du regard vers le sud les terrasses ensoleillées, les routes sinueuses entre les montagnes, les fenêtres ouvertes sur la nuit et l'été, le tremblement de la lumière sur les collines silencieuses.

Ce qu'on apprend à voir, et ce qu'on retient, ce qui travaille en nous. Ces instants qui sur le moment paraissent insignifiants ; ils reviennent nous visiter. C'est cette durée, dans la douceur du sommeil, qui palpite dans mes rêves.

Je porte en moi l'écriture de ces sensations. Le rôle de la peinture est aussi de les amener à se révéler.

Je ne cherche jamais à préciser les objets ou le paysage. Ce qui compte plus que tout c'est l'émotion. Et l'émotion de l'instant...

Je me revois un après-midi à Gaeta, piazza Trieste, marchant dans les rues vides tout autour. Forte chaleur. J'avance lentement. La mer est derrière moi. Les montagnes sont là. Rassurantes. Brûlées de soleil. Tout à coup cette paix qui m'envahit, la sensation que rien dans cet instant ne peut m'apporter plus.

Ni seul ni abandonné. Conscient de ce tout petit bout de bonheur offert, lumière intense, vibrations des couleurs et de l'air en moi, ce qui murmure à voix basse dans mon corps quelque peu fatigué par la chaleur mais présent, disponible, réceptif au moindre souffle de vie qui émane de tout ce qui m'entoure.

 

                                                                                      Gaetano Persechini

 


Pour Gaetano Persechini, "la peinture est un éternel recommencement" ; et ce qu'il nomme "notes d'atelier" sont des réflexions, des impressions, des sensations, (qui deviennent parfois poèmes) qu'il saisit à l'atelier, dans l'instant.
Mais, le plus souvent, ces notes (qu'il retravaille) lui viennent à tout moment, en marchant, dans le train, ou simplement dans les temps d'attente, de méditation, de concentration...
 

15:15 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)