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06/11/2019

Une lettre du romancier Fiodor Dostoïevski (au sujet de ses démêlés avec l'éditeur Stellovski)

17 juin 1866, Moscou

Très estimée Anna Vassilievna,

Ne m'en veuillez pas d'avoir tant tardé à vous répondre (1). Tous ces temps derniers, j'ai été dans l'indécision et j'ignorais moi-même ce qu'il en serait de moi pour l'été. Si je n'ai pas répondu aussitôt à votre lettre, c'est que je pensais vous voir très bientôt, sur le chemin de l'étranger. Mais à présent, bien que j'aie obtenu la permission de partir, mes affaires ont pris une tournure telle que je ne le puis plus, du moins pas tout de suite. Il me faut absolument régler une affaire à Moscou (2). Bref, je ne pouvais rien vous écrire de définitif et de sûr, aussi n'ai-je point répondu. Je ne suis à Moscou que pour trois ou quatre jours et je ne sais absolument pas quand je serai libre. Et surtout, outre mon roman qu'il faut achever (et dont j'ai par-dessus la tête), j'ai tant de travail que je n'ai pas la moindre idée de comment j'en viendrai à bout. Or, il s'agit d'affaires importantes pour moi, mon avenir en dépend. Au demeurant, imaginez où j'en suis (une situation des plus comiques et très caractéristique). L'an passé, mes conditions financières étaient si mauvaises que j'ai été contraint de vendre les droits de tout ce que j'avais écrit précédemment, pour une seule édition, à un spéculateur, Stellovski, un assez sale bonhomme et éditeur ignare (3). Mais notre contrat comportait un article aux termes duquel je lui promettais de préparer pour son édition un roman d'au moins 12 pages d'imprimerie et, si je ne les lui livrais pas au 1er novembre 1866 (dernier délai), libre à lui, Stellovski, d'éditer pour rien, durant les neuf années suivantes et à sa guise, tout ce que j'écrirai, sans aucune rétribution pour moi. Bref, cet article du contrat ressemblait exactement à ceux des contrats de location d'appartements à Pétersbourg, dans lesquels le propriétaire exige toujours, au cas où un incendie surviendrait chez son locataire, que ce dernier assume tous les frais du sinistre et, au besoin, reconstruise la maison de neuf. Tout le monde signe des contrats de ce genre, en riant bien sûr, j'ai donc signé moi aussi. Le 1er novembre est dans quatre mois : je pensais m'affranchir de Stellovski par de l'argent, en payant le dédit, mais il ne veut pas. Je lui demande pour trois mois de délai, il refuse et me dit carrément : que, comme il est persuadé que je n'ai plus le temps, à présent, d'écrire un roman de douze feuilles, d'autant que je n'ai encore écrit que la moitié à peine pour le Messager russe, il a plus avantage à ne pas accepter un délai ni un dédit, car alors, tout ce que j'écrirai ensuite sera pour lui.

Je veux faire une chose excentrique et inouïe : écrire en quatre mois 30 feuilles d'imprimerie, pour deux romans différents (4) dont j'écrirai l'un le matin, l'autre le soir, et terminer à temps. Savez-vous, ma bonne Anna Vassilievna, que, jusqu'à présent, ce genre de choses excentriques et extraordinaires me plaît assez. Je ne vaux rien pour rentrer dans le rang des gens bien installés. Pardonnez-moi, je me hausse du col ! Mais que me reste-t-il à faire, sinon me vanter un peu ? Le reste, justement, manque par trop d'attrait. Cependant, où en est la littérature ? Je suis convaincu que pas un de nos littérateurs, anciens ou vivants, n'a jamais écrit dans les conditions qui sont constamment les miennes ; Tourgueniev mourrait rien que d'y songer. Mais si vous saviez à quel point il est douloureux de gâcher une idée qui a germé en vous, vous a transporté d'enthousiasme, dont vous savez vous-même qu'elle est bonne... et être contraint de la gâcher en toute conscience !

Vous voulez venir à Pavlovsk. Dites-moi exactement quand cela se fera. Je voudrais beaucoup, beaucoup être votre hôte à Palibino. Mais puis-je y travailler de la façon qu'il me faut ? C'est pour moi la question. Et puis, il n'est guère poli de ma part de venir pour travailler à journée faite. Ecrivez-moi sur tous ces points. S'il vous plaît, ne me laissez pas. Mes salutations à tous les vôtres. A vous revoir.

Votre sincèrement dévoué.


Fiodor Dostoïevski

______________

(1) Le lettre d'Anna est inconnue. Elle y rappelait sans doute l'invitation faite à Dostoïevski de venir en été à Palibino.

(2) Un grave différend a éclaté entre l'auteur de Crime et châtiment et la rédaction du Messager russe : le chapitre de la rencontre entre Raskolnikov et Sonia, avec la lecture de la scène de l'Evangile, est jugée trop blasphématoire.

(3) Le 1er juillet 1865, signature du contrat léonin avec Stellovski.

(4)Le Joueur et Crime et châtiment.

(5) Anna ne viendra pas à Pavlovsk ; de son côté Dostoïevski n'ira pas à Palibino.

Dostoïevski, Correspondance, tome II, éditions Bartillat. Trad. Anne Coldely-Faucard. Les lettres dont s'agit s'échelonnent de 1865 à 1873, depuis la rédaction de Crime et châtiment à l'année qui suivit la parution des Possédés.

05/11/2019

"D'après nature", de Michaël Glück, éditions Voix d'encre, octobre 2000

Bestiaires

DÉTAILS

Je sais de l’enfance la douleur, l’embarras, qu’il y a à dire, à nommer ; je sais la brûlure et l’impossible innocence de la parole, et combien elle déchire les lèvres, comment elle dépose ses légions d’horreur sur les tympans. J’ébaucherai un jour l’inventaire des mots qui laissèrent en moi d’irréparables lésions. Écrire fut façon de me taire et illusoire sauvegarde, illusoire garde-fou contre la tentation, l’inévitable nécessité de nuire. Des drames privés aux tragédies de l’Histoire, le spectacle de la parole, sous mes yeux, a toujours été violent. Écrire me fut résistance, misérable effort pour apaiser les éclats d’un monde menaçant qui avait en moi, comme hors de moi, son repaire. J’occupais les heures mortes et solitaires à tracer d’une main malhabile, avec leurs hampes et hastes, virgules et accents, des lignes noires qui dessinaient les barbelés d’un enclos où je croyais respirer parce que je renonçais à une parole qui m’était de toute façon interdite. Je m’inventais cette frontière d’une phrase infiniment déroulée, qui eût épuisé tous les mots pour les mettre à l’épreuve. Je dressais des listes, je faisais des collections de mots, je multipliais le monde, conscient, peu à peu, que le monde quoi qu’il en soit se déroberait sans fin, que je m’épuiserais avant de l’épuiser.

Michaël Glück

07:11 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

04/11/2019

"Points d'eau", de Stani Chaine, éd. de l'Envol, 1997

Ce corps est une forme et jamais ne songe à partir, allant vers la fraîcheur dans le nu et l'attente, le feutre et le silence. Sans aucune mémoire.
Lente, l'eau, lente, remonte liquide et fluide et passe dans la forme de celui qui la suit, l'épouse ou la défait, l'envahit puis l'oublie. Rampe, l'eau, rampe, s'évapore ou se mêle et jamais ne se noie, aspirée vers la terre, aspirée par le ciel encore et toujours en retour.
Plonge, alors, plonge, et tes doigts tisseront ses cheveux, et tes doigts la sentiront qui s'enfuit mais qui fait l'immobile.
Alors, nage. Longuement, nage, pour ne pas t'avancer mais fondre dans la nage, le dos sec, au geste minimum, au plus tendre équilibre entre vivre et mourir.
Et là, faudrait-il encore la plus forte violence comme une délivrance à pulvériser la mer dont je connais pourtant tous les espaces intimes ?


Stani Chaine

10:54 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)