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28/08/2018

"Carnet du soleil" de Christian Bobin

Christian Bobin fit paraître aux Lettres vives en février 2011 son fameux Carnet, dédié post-mortem à Ghislaine, disparue prématurément. Son recueil est contemporain de la sortie du numéro 52 de Diérèse consacré à Thierry Metz...

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Il y écrit :
"Ce qui s'enfuit du monde c'est la poésie. La poésie n'est pas un genre littéraire, elle est l'expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l'intuition aveuglante que la vie la plus frêle est une vie sans fin." Christian Bobin

27/03/2018

"Le Plâtrier siffleur" de Christian Bobin, éditions Poesis, 5 euros

En février 2018, a paru aux éditions Poesis une plaquette de quinze pages de Christian Bobin intitulée "Le Plâtrier siffleur". Ce sont des propos du poète et romancier, recueillis par Françoise Lemarchand, réflexions datant de février 2012. Elles me semblent en parfaite coïncidence avec ce que fut la vie même de Thierry Metz, voilà pourquoi je vous en parle ce soir. Écoutez plutôt :
"Le plâtrier, la femme à son ménage ou le poète à son poème, chacun construisant quelque chose de très réel, de très éphémère, ne sont pas les maîtres de ce qu'ils voient. Dans cette lutte incessante que constitue le monde dit moderne, les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants. Ce sont peut-être eux qui pourront nous tirer d'affaire. Il faut juste que chacun se remette à faire ce qu'il a à faire, de la façon la plus simple. Les poèmes du boulanger, ce sont ses pains."

Si l'auteur constate par ailleurs que notre monde "est carnassier", c'est pour se demander comment s'en défendre utilement sans perdre pour autant ses repères. Le dilemme est là : peut-on s'en sortir en étant soi-même, hors du tourbillon infernal ? Car rien de plus fragile, au demeurant, que le poème, conçu d'abord comme une démarche : "Habiter poétiquement le monde ou habiter humainement le monde, au fond, c'est la même chose."*

Je me souviens d'une lecture de Christian à la librairie José Corti, il y a bien longtemps maintenant, nous étions pour certains assis à même le plancher de la mezzanine et l'écoutions, sans mot dire. Après coup, un critique lui reprocha son angélisme, son côté rêveur en quelque sorte. Comme si le rêve (qui a tant nourri les surréalistes et pas seulement) n'apportait rien au réel. Ce qui est faux, assurément. Bobin ne s'en défendit pas.

De fait, notre monde nous désorganise, jusque dans le plus concret. Et je pense que de cette privation naît l'écriture, celle qui transperce tout, depuis les codes sociétaux jusques aux censures implicites "modernes". Au fond, ce siècle du tout numérique n'arrivera pas à gommer les derniers résistants, comme le dit Christian, il est heureux qu'ils soient poètes avant tout, dans leur âme même.

Pour autant, cette désorganisation n'est pas fatale, elle le devient quand elle est acceptée comme un mal "nécessaire", un mal d'époque. Être soi est aussi difficile que de bien voir j'allais dire, c'est toute une éducation. Une vie entière ne suffit pas pour y arriver tout à fait (à condition déjà de le vouloir). Je ne parle pas ici du monde politique et de son piteux spectacle, ni de tout le vulgaire où se débat notre condition d'homme, passée trop souvent à perdre son temps en croyant le gagner, misère... Je parle de la vraie vie, désirante, de la vie créative qui nous est propre, dans sa quête infinie de la Beauté, toujours fuyante, souvent maltraitée mais tout à fait essentielle : autant que l'acte de respirer. La vraie poésie est bien dans le respir, dans cet air que les poumons recueillent à loisir. Merci Christian pour tes lumières, de nous réapprendre à respirer à notre rythme. DM

 

* ce sera l'exergue de Diérèse 73.

29/02/2016

"L'Enchantement simple", de Christian Bobin, éditions Lettres Vives

Le livre de Christian Bobin vous prend au coeur tout de suite. Le vague à l'âme du romantisme continue de couler ici ses ondes. Mais c'est une musique de chambre aux ondes infiniment discrètes. Un amour entrevu, une petite fille qui passe, "la terre promise du silence". On y est. C'est incroyable de pouvoir écrire pour faire régner ce silence. On souffre tant de gens qui font du bruit avec les mots dont ils se parent. "Dieu, vous n'y pensez pas. C'est un mot plein de vent, déchiré, on voit le vide au travers". Pour vivre, la perspective peut-être d'un autre amour, et, en attendant, cette vie faite de menus riens, ce déroulement des jours : on voit le vide au travers. Un livre de prières. Toutefois - on n'a jamais si bien prié que depuis que Dieu est mort, - on prie au pied de ses souvenirs, pour son plaisir, pour soigner sa mélancolie et éviter d'en mourir.

Un ton sans phrases, d'autant plus poignant qu'il est sans remède. On ne se sert pas de la littérature pour se consoler. Inhérente à vous-même, elle est là comme un souffle, celui de votre vie qui va retomber dans le silence. Et pourtant "toujours cette manie de l'éternité, cette maladie de la vie éternelle qui passe, s'y livrer tout entier, demain on verra bien." On était parti bien portant, on se réveille malade, une plaie s'est rouverte. Il y a donc des livres qui sont comme l'air, qu'on ne respire pas impunément.

Au hasard des pages quelques rencontres : Dürer, Artaud, Maurice Scève, Piaf, Botticelli, Haydn, Rimbaud, pour venir au "dégoût de ceux qui accordent plus de poids au monde qu'à la destinée unique de leur âme, qui ignorent cette lutte entre les deux foudres inconciliables de l'âme et du monde, parce qu'il se rangent avant même de l'entamer, dans le camp adverse, celui qui se nourrit de leur propre destruction".

Le récit continue, journal, ou plutôt bout à bout de lettres non envoyées, mais l'essentiel vient d'être dit qui, à lui seul, motiverait le fait de "toucher du doigt la voûte céleste du silence, le ciel bas du langage, écrire". Du mot au regard, de l'absence à la présence, le mot n'est là que pour user le temps, que pour attendre ce moment béni où le visage de nouveau sera là. Que se referme sur nous le silence du bonheur. Ce court monologue est le contraire d'un roman qui recopie les aléas de l'existence. Il se tient en équilibre sans commencement, ni fin, comme un moment d'éternité qui abolit provisoirement tout écoulement vers une situation sans issue, l'amour, la mort.

La vie courante n'est pas négligeable : d'abord parce que je peux "vous" écrire. Et puis il y a parfois la découverte d'un livre, et aussi : "Quelque chose de l'automne entre dans l'âme avec la lumière. Le goût d'une vie claire et chantant, avec du lierre autour des fenêtres et la bonté dans les plis du vêtement." L'enchantement simple. Qui vaut peut-être tous nos amours, ces grands moments d'exaltation dont nous sortons rompus. L'Enchantement simple : un vrai traité du ravissement.


                                                                    Pierre Bettencourt