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12/10/2016

Une encre inédite de Jean Rousselot

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Certainement parmi les meilleures œuvres graphiques de Jean Rousselot, ces encres de Chine qu'il peignait en les affinant à la pointe d'un stylo ou à la plume sur du papier glacé pour accentuer les contrastes. Le hasard le guidait, comme dans ses collages d'ailleurs, où il laissait retomber en pluie des images découpées dans des magazines divers.

Touchant ici à la majesté de certains Mouvements de Michaux, avec la force de ses cauchemars - car il en avait - dont certains ont été racontés dans Minimes, aux Deux-Siciles. Sa métaphore : le monde comme une échelle, à chacun sa façon de gravir chaque barreau, l'un après l'autre, jusqu'au dernier. Mais après ?

*

L'herbe poussiéreuse des accotements
et sur leurs tiges grêles
les larges éventails des fougères
un jeu de lignes qui ondulent
sont clés pour le silence

Une empilade de fagots secs
sous le vieil escalier de pierre
dont les marches évidées par les pas
conduisent à la pièce qui sent le sur
la peau de gants l'intérieur
des malles longtemps fermées

Une nuée sombre ballonne à l'horizon
vivantes chairs tout contre quoi
s'appuie la vie tant bien que mal


Ici et là des arbres somnolent
entre le grand et le petit bras de la rivière
laissent passer les vignettes des nuages


et l'eau des mains s'échappe
comme la petite musique des mots
s'éteint à mesure la pesanteur
d'une inquiétude saturnienne

                           Daniel Martinez

05/07/2016

Pierre Jean Jouve, vu par Jean Rousselot

Cette étude est parue in Le Dernier carré, en mars 1935, une revue que dirigeait Jean Rousselot. Elle n'a pas été reprise en livre, mais a été reproduite in Diérèse opus 7. Voici :

Pierre Jean Jouve

Plus que jamais, le rôle de la poésie et des poètes mérite d'être défini ; quand l'Esprit, fatigué, hésitant devant la solitude qu'il a voulue et qu'il saura justifier, se retourne, interroge au fond de l'homme une grande nuit pleine de mystères.
Notre temps restera marqué par ce retour plein d'inquiétude aux sources de la vie, par cette orientation souterraine d'un intellectualisme effréné, signes qu'il nous est donné de voir aujourd'hui, préludes historiques aisément reconnus dans des siècles parallèles.
A cette recherche passionnée, dans les couches les plus profondes que la découverte de l'inconscient nous ait révélées, d'une étincelle de vérité, d'une figure sans équivoque, parmi les sanglantes transmutations de nos hérédités, se sont consacrés les grands poètes de notre temps.

Pour Pierre Jean Jouve, l'homme continue, à travers l'éternité, une ascension douloureuse qu'il ne terminera que pour entreprendre d'autres montées aussi longues et désespérées. Tout sanglant encore du plasma auquel il fut durement arraché, l'Etre se débat entre la nuit aveugle de ses origines et les forces raisonnées, entre les puissances qu'il a su capter et asservir et les courants inconnus qui le soulèvent, entre "l'impulsion de l'Eros et l'impulsion de la mort". Au centre de la blessure, toujours neuve, qui sépare l'inconnu et le connu, Pierre Jean Jouve situe ce qu'il appelle la Faute, le Péché, et qui est le plus étroit, le plus exact contour de l'homme. C'est à travers ce paquet de muscles, de sang, que le monde parfois recule, coïncide avec son mirage, grâce à des lueurs que, seul, peut reconnaître le génie du poète. De là, cette obsession mystique de la plaie qu'il faut combler pour que la matière et son image restent éternellement confondues.

A cette tâche surhumaine, les surréalistes ont travaillé dans l'humilité la plus grande, suivant patiemment le cours orageux d'une pensée jusqu'alors inconnue. Leur souci de dépouillement, de vérité, est allé jusqu'à reproduire cette pensée dans les déformations dues aux circonstances pathologiques les plus diverses. Assurément, les démarches de Pierre Jean Jouve sont plus proches de ce "moyen d'expression" que les surréalistes opposaient à la "poésie-activité-de-l'Esprit", la leur... mais un parallèle saisissant apparaît entre ces deux tentatives de reconstituer le monde à travers ses plus secrètes mythologies. De part et d'autre, une pareille "disponibilité" remplace dans la poésie, le travail et le choix.

Les moyens de Pierre Jean Jouve, moins restreints, peut-être plus efficaces, laissent filtrer des sanies, accordent à certains éléments une place que l'esprit leur refuse tout d'abord. On pense à ces étonnantes peintures du Greco où les corps s'allongent démesurément, étirés par une victorieuse ferveur.

Tout intégrer dans ce langage, obstinément tendu vers la réalité supérieure qu'est la poésie, tel est le mérite primordial de l'oeuvre de Pierre Jean Jouve. Dans ces bas-fonds, jamais atteints avant les récents progrès de la psychanalyse, et qui sont les fangeuses fondations de notre morale et de nos habitudes, Jouve a puisé la sainteté en même temps que le péché, l'érotisme en même temps que la grâce. Il les ramène au jour, les interroge, soucieux d'atteindre le centre de notre bouleversante dualité. Il est sans aucun doute le premier poète qui ait témoigné d'une pareille clairvoyance et l'on sent d'une façon saisissante qu'avec lui la poésie devient vraiment le premier des moyens de connaissance.

Le mal et le bien, la faute et la sagesse, s'ils apparaissent ici, dans une clarté implacable, étroitement confondus, n'en livrent que plus utilement les voies secrètes qui, les traversant, conduisent l'homme à son destin et le préparent aux révélations, aux révolutions futures. Ces nouvelles armes qui nous sont données par Pierre Jean Jouve ne rayonneront pas seulement sur le plan mystique où l'on sent qu'elles étaient, à l'origine, dirigées. La liberté est au bout d'une connaissance de soi-même de plus en plus profonde et c'est par là que l'actualité et l'urgence de telles découvertes apparaissent entièrement. Ce n'est pas le péché, cet ange à "l'aile de désespoir" qui sera le facteur de la transformation de l'univers, mais il nous est révélé que le retrancher de l'homme ou l'ignorer serait fausser toutes les données que nous possédons pour comprendre et préparer l'avenir du monde et de la pensée.

                                                                          Jean Rousselot

A signaler l'intéressant article de Jean Gédéon sur Pierre Jean Jouve, paru sur le blog La Pierre et le Sel, le 31/1/2012.

20/08/2015

"Arguments pour l'emploi du temps", de Jean Rousselot, éditions L'Arbre, 1992

Dans ce livre tiré à 700 exemplaires sur les presses de Séquences à Rezé, l'auteur des Moyens d'existence y revient notamment sur son enfance, dans des textes écrits entre juillet 1941 (Poitiers) et avril-juin 1942 (Vendôme, Orléans). Ses Arguments ont été édités fin 1944 par Robert Laffont, puis retouchés par Jean Rousselot à L'Etang-la-Ville, un petit pavillon de plain-pied où il vivait le plus simplement, en 1990. Le lecteur attentif serait avisé de comparer ce texte (page 85 à 88) avec le "Carré d'enfance" dont je vous ai proposé hier matin la lecture.
Permettez cette digression : si Char disait de la poésie que c'est "un métier de pointe", Rousselot préférait ajouter que le poète s'y épointe, façon pour lui de montrer que son exigence, celle qui fut la sienne au long de son écriture, avait un prix au sens qu'elle n'allait pas de soi ; mais revenons à sa prose :

"J'ai dix ans ; je contemple interminablement pareille pénombre par un trou que j'ai découvert dans une de ces gigantesques bobines dont se servent les poseurs de câbles.
Un moyeu énorme d'où rayonnent des traverses enrobées de toiles d'araignées, composent l'armature de cette cage étrange. Je ne peux garder trop longtemps mon oeil contre le trou car il s'en échappe un air froid, comme d'une cave, qui me fait pleurer.
Je bâtissais - et je bâtis encore - de vains raisonnements pour m'expliquer l'attrait de cette contemplation de l'obscurité.
- J'y vois, disais-je, mais c'est à cause du trou. Si j'étais à l'intérieur, et qu'aucune lumière n'y parvînt...
Mais l'enchevêtrement des planches ne m'aurait pas laissé une place suffisante.
Et même si j'avais pu loger dans cette caisse ronde, n'aurait-il pas fallu l'ouvrir afin d'y pénétrer ?
L'ouvrir ? telle supposition m'était douloureuse. N'aurait-ce pas été mettre au jour chaque recoin de ce monde clos, en détruire le mystère, briser et souiller mes rêves ?
Car je rêvais chaque nuit que j'étais le prisonnier volontaire, autant dire le maître de cette roue géante, ayant quitté pour toujours le soleil implacable du monde et mon petit rôle d'écolier en sarrau de satinette noire qui refuse d'être orphelin.

Abandonné à moi-même, c'est bien cela. Mes journées sont, en apparence, uniformément grises et monotones. C'est que je n'essaie pas de diriger leur cours. Cette régularité (le pot à eau posé dans le cercle même qu'il a laissé la veille sur le buffet poussiéreux, le cliquetis irritant, toujours à la même heure, de la boîte aux lettres), cette docilité du fauteuil qu'on traîne près du poêle, cette indifférence de la chemise sale qu'on jette dans un coin me sont devenues si ordinaires et secourables que mon souffle.
Au fond de mon coeur, un reflet perdu entretient ma joie d'enfant d'être seul à disposer d'un univers cerné de toutes parts mais que personne ne saurait détruire.

        "Roudoudou n'a pas de femme
        Il en fait une avec sa canne,
        Il l'habille en feuilles de chou :
        C'est la femme à Roudoudou..."

Cette voix frêle d'une petite fille qui chante dans la cour, je l'imite parfois rêveusement. J'essaie d'appliquer ce débit sans ponctuation, sans arêtes, à des mots tout autres que j'ai peine à coller sur ma réalité douteuse.
De même, je tente parfois de retrouver dans ma mémoire le secret de ces dessins abstraits, absurdes dont je couvrais jadis, avec des craies de couleur, des ardoises striées de coups de canif.
Je voudrais tant y parvenir, achever par ces victoires sur la logique de me retrancher de ce monde-ci, qui tout explique mais ne m'explique en rien.
Je suis toujours avec vous, je n'appartiens qu'à vous, enfants qui vous entre-tuez pour rire, chantez dans la nuit pour attendrir les monstres, buvez de l'encre en guise de ciguë, restez des heures à l'affût de l'inconnu dans les buissons, quand ce n'est pas l'inconnu qui vous traque.
Entre les longs rideaux de coutil, les vitres de la classe buvaient le même ciel bas que ma vitre, tout à l'heure, où croissait, se rétrécissait, croissait à nouveau, sans trêve, le nimbe de mon souffle. Dans cette leçon d'histoire, quel combat nous décrivait "Monsieur Gilbert" ? Peut-être ne l'ai-je jamais su. Mais je revois le vieil homme, soudain dressé, brandissant le long bambou qui lui servait à désigner les villes et les fleuves sur la carte, mimer l'élan impétueux des guerriers, les yeux étincelants, sa maigre barbiche frémissante.
L'ombre dont la classe était pleine accroissait encore le relief sauvage de ses attitudes. Se pouvait-il qu'il n'y eût devant nous qu'un maigre bonhomme en veston râpé, à la poitrine étroite ? J'étais transporté, brûlant d'enthousiasme et de frayeur. Aujourd'hui, quand je pense aux Huns, aux Vikings, aux Francs (leur chronologie est fort embrouillée pour moi), j'évoque tout d'abord cette classe d'histoire et je frémis encore. Puis je me rappelle la page de Chateaubriand : "Vêtus de peaux de bêtes..." et les commentaires de l'instituteur sur "leurs yeux couleur de mer".
- L'eau de la mer du Nord, nous disait-il, n'a pas la même couleur que celle de l'Océan. Et l'eau change également de couleur de l'aube au soir, en quelque endroit qu'on la prenne. Les yeux des Francs, c'était la mer du Nord, le soir, sous un ciel sombre...

On me dit que "Monsieur Gilbert" vit encore. J'y veux croire. Après tout, les poseurs de câbles utilisent toujours les mêmes bobines géantes et Pharamond lacère toujours le ciel à coups d'épée."

                                                                                                    Jean Rousselot