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06/04/2016

Hommage à Mario Luzi (1914-2005)

Rencontrer le poète et prosateur florentin Mario Luzi, à l'Institut culturel italien, fut pour moi un grand moment, de ceux qui vous marquent, et restent en mémoire. Frêle, fragile presque, mais l'oeil vif et perçant et ce timbre inimitable, cette manière d'emporter dans ses vers plus que les "simples" mots qui donnent vie au poème, la part d'invisible et d'indéfini qui s'y loge pour les sublimer. A l'occasion de la sortie de son livre Pour le baptême de nos fragments, publié à Milan en 1985, traduit de l'italien par Bernard Simeone et Philippe Renard (éditions Flammarion, 1987), le poète s'exprimait ainsi, s'adressant à ses traducteurs :

"Quelle idée de moi désirerais-je susciter chez mes éventuels lecteurs de demain que ceux d'aujourd'hui n'auraient pas perçue ? Il faudrait d'abord que j'en possède une, alors que j'en détiens à la fois plusieurs et aucune ; je veux dire : aucune qui soit fixe et cristallise mon aspect intérieur. Comme pour confirmer la multiplicité et l'instabilité que je perçois en chaque aspect du vivant, mon image aussi se transforme et me semble davantage réfléchie par une eau courante que par un miroir fixe. Le changement, la métamorphose : cela demeure le thème des thèmes de ma poésie, et il est juste que mon autoportrait intime aussi en soit investi, voire rendu impossible. 

Pourtant, je n'ai jamais conçu ce thème comme la simple commémoration élégiaque de ce qui fut perdu : le sentiment de la perte ne me fait pas défaut, il est même en moi dramatique ; toutefois il me semble qu'a prévalu sur lui la fascination d'un douloureux mystère. Plus tard, le sens prophétique de la transformation, avec sa promesse d'une maturation progressive des temps jusqu'au point oméga éblouissant de la totale révélation, a ajouté, plus qu'une certitude, une hypothèse - mais quelle ! - à l'interrogation sur notre destin. Entre ces deux façons de percevoir le thème du changement se situe plus ou moins tout le cours de mon travail. (...)

Drame et énigme, alternés ou mêlés (eux qui sont aussi deux mesures de l'esprit), ils n'ont pas cessé de gouverner ma perception de l'époque : le fascisme, la guerre, l'instabilité remplie de cauchemars de l'après-guerre et d'aujourd'hui.

Drame et énigme, j'essaie d'isoler ces deux mots et d'en faire un couple. J'ignore si je peux vraiment me résumer en lui, mais j'y reconnais certainement beaucoup de moi-même. Le sentiment de la créature, avec sa sensibilité propre, face aux peines et aux offenses, n'est pas moins fort que le jugement éthique et le sens historique de l'injustice. Ceci, je crois, explique pourquoi mon dialogue avec le monde prend des accents tantôt intimement, tantôt ouvertement dramatiques. (...)

J'ai opposé - et peut-être est-ce là une nécessité arbitraire de mon évolution intérieure - à un christianisme pascalien un autre plus apostolique et prophétique. J'ai aussi opposé, au sein de la tradition poétique italienne, à l'esprit issu de Pétrarque, univoque et spéculaire, qui a prédominé à travers les siècles, une invention de type dantesque, plus multiforme et magmatique, qui fait naître de l'intérieur des circonstances, de leur contraste et de leur évolution, la possibilité de la contemplation.

Peut-être cette antinomie aussi est-elle arbitraire et correspond-elle plus à l'apparence qu'à la vérité. Tout se recompose peut-être dans le grand fleuve de notre langue italienne et notre idéation particulière : ce fleuve nomme les choses portées par les époques, cherche et rompt continuellement (mais avec de grandes stagnations) la splendeur de la cristallisation. D'une certaine façon, je suis inclus moi aussi dans ce courant."

                                                                              Mario Luzi

Extrait de le Silence, la Voix, dans un entretien qui eut lieu en 1984, traduit par Philippe Renard et Bernard Simeone.

01/03/2016

Diérèse n°48/49, été 2000, spécial Pasolini, 15 €

Ce numéro de Diérèse, encore disponible, avait été concocté en grande partie par le traducteur Laurent Chevalier qui depuis s'en est allé. On peut y lire des pages inédites de son Journal (1948-1949), voici l'un de ses poèmes, pages 30, 31 :

Nella stanza gela l'improvvisa
prezensa della mia salma. Torno
ai primi sogni dell'esistenza ;
sogni partoriti da una luce scabra
di deserti infantili, nel cui vuoto
allucinate vaneggiano campane
sfibrate, infrante, balbettanti.

Io mi distraggo nella gioia d'ingenui
e indegni desideri : ma Lui vuole
morire, ha già deciso.

                           Non ho forse
bevuta tutta la mia vita ? C'è un odore
d'incenso nei calzoni che la brama
accarezzava... un odore di pioggia...
di polvere... une tenerezza intensa
e acida...
                       Ecco la visione, immensa,
l'intero panorama di una pianura
illuminata da un sole serale,
dove le campane d'una mia infanzia
di delirio, d'acido assopimento
balbettano note e frasi mortali.

                Pier Paolo Pasasolini

* *

Dans la pièce le froid gagne la présence
inattendue de ma dépouille. Je reviens
aux premiers rêves de l'existence,
rêves accouchés par la lumière âpre
de déserts enfantins, et dans ce vide
halluciné délirent des cloches
épuisées, brisées, balbutiantes.

Je me distrais avec joie des désirs
candides et indignes : mais Lui veut
mourir, il a déjà décidé.

                             N'ai-je peut-être pas bu
ma vie jusqu'à la lie ? Il y a une odeur d'encens
dans les pantalons que l'appétit
caressait... une odeur de pluie...
de poussière... une tendresse intense
et piquante...
                       Voilà la vision, immense,
le panorama entier d'une plaine
illuminée par le soleil du soir,
où les cloches de mon enfance
- de délire, de piquant assoupissement,
bégaient des notes et des phrases mortelles.

                   traduction de Laurent Chevalier

Notons qu'il n'existe pas à ce jour une édition intégrale des poèmes de Pasolini, qui fut étonnamment prolixe. Sa production quasi quotidienne, il la donnait à des revues (en 1942, il crée avec des amis les revues littéraires Eredi et Il Setaccio), des journaux, des magazines, des brochures, etc. Aucune recension complète n'a été faite à ce jour...

12/02/2016

Alessandro Ceni

 

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 Le poème ci-dessous est extrait de la seconde partie du recueil Mattoni per l’altare del fuoco (Des briques pour l’autel du feu), qui en compte trois, chacune ayant fait l’objet d’une publication antérieure : Nel regno, 1993 ; La realtà prima, 1995 ; Ossa incise e dipinte, 1999 — rassemblant une oeuvre poétique qui s’étend d’août 1991 à juin 1998.

Alessandro Ceni est né à Florence en 1957. Poète, traducteur, peintre quand il n’écrit pas, il signe une poésie singulière, ardue, aux traits parfois obscurs et déroutants ; elle révèle des vers d’une grande densité, au puissant processus métaphorique, marqués d’un enracinement profond dans la langue toscane ; s’y décline un attachement viscéral au langage de la terre et du monde agraire où la nature prévaut en tous ses éléments, animal, minéral et végétal, doublé d’une dimension sous-jacente et omniprésente du sacré.         
                                
                                                                                  
Valérie Brantôme

* * *

Alessandro Ceni,

poème XXII extrait de La realtà prima (La réalité première), deuxième partie du recueil Mattoni per l’Altare del fuoco (Des briques pour l’autel du feu), paru aux éditions Jaca Book, Milan, 2002. La traduction qui suit est inédite en français.

Traduction de Valérie Brantôme, 2011.

 

XXII

Dove libramente al vento
il seme del cipresso selvatico si sparge e il cielo sbanda
producendo neve
e un angelo si stacca e muore
s’impiglia a una bacca di rovo e
ficca il morto muso già rigido e nero
nel fogliame umido e verde della terra, la mia infanzia,
prima come portata da una barca, dal dorso di un pesce,
che rapido guadagni l’aperto del mare, poi
imitanto il passo del tordo e dell’airone, appare:
ed ecco, sul ramo del melo il vento
pone volti divorati dalle stelle
e nuovamente vi sostano fantasmi di uccelli,
che né cantano né guardano né hanno pietà del moi ricordo:
dalla finestra si scorgeva un siderale ghiacciaio
infisso nel punto in cui si scompariva la luce,
andava coi fratelli, tra gli immortali,
dietro lo spigolo della casa
da dove qualcuno ti chiamava
affacciato sul vuoto
tendendo una lampada spenta.

 

XXII

 
Là où librement au vent
se répand la graine du cyprès sauvage, là où le ciel
se disperse jusqu’à la neige
et où l’ange se détache et meurt,
reste accroché à une baie de roncier et
fourre son museau mort, déjà noir et raide
dans le feuillage humide et vert de la terre,
là apparaît mon enfance,
d’abord comme portée par une barque, par le dos d’un poisson
qui gagnerait très vite la haute mer, puis
imitant le passage de la grive et du héron :
et voici que sur la branche du pommier le vent
dépose des visages dévorés par les étoiles
et que s’y arrêtent, renouvelés, des fantasmes d’oiseaux,
qui ne chantent ni ne mirent, ni pitié n’éprouvent pour mes souvenirs :
depuis la fenêtre, on aperçoit un glacier sidéral
incrusté au point de disparition de la lumière,
il allait aux côtés de ses frères, parmi les immortels,
derrière l’angle de la maison
d’où quelqu’un t’appelait,
penché sur le vide,
brandissant une lampe éteinte.