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07/04/2016

Hommage à Sandro Penna (1906-1976)

Né à Pérugia, il a vécu à Rome jusqu'à sa mort et fut considéré par Pasolini comme l'un des plus grands poètes italiens du siècle vingtième. Proche d'Umberto Saba, sa poésie demeure étrangère au courant hermétique. On citera de lui, deux livres traduits en français, ses Poésies (trad. Dominique Fernandez, éd. Grasset, 1999) et Une étrange joie de vivre (trad. de.Jean-Noël Schifano et Dominique Fernandez, éd. Fata Morgana, 1979).
Des poèmes inédits de Sandro Penna ont également été traduits in Diérèse. Son traducteur fut : Laurent Chevalier qui nous a quittés (un hommage lui a été rendu in Diérèse 62).

 *

La vie c'est se souvenir d'un réveil
triste d'un train à l'aube, avoir vu
au loin la lumière diffuse : avoir senti
dans son corps rompu la pure
mélancolie de l'air piquant et âpre.

Mais se souvenir de la délivrance
soudaine est plus doux : un jeune matelot
près de moi : l'horizon
c'est le blanc de son uniforme. M'est étrangère
une mer toute fraîche de couleurs.

 * *

C'était l'aube sur les collines, et les animaux
rendaient à la terre les yeux clairs.
Je retournais à la maison de ma mère.
Le train brinquebalait mes bâillements
enfantins. Et le vent frais soufflait sur l'herbe.

Si haut et troublé, le paradis
le paradis de ma vie n'avait pas encore
changé. Mais l'hôte, confus à la terre, neuf,
cherchait déjà l'amour, agenouillé.

La prière se mêlait dans la maison fermée
à l'odeur des livres de classe.
Les cris joyeux des oiseaux flottaient le soir
dans mon ciel angoissé.

* *

Ils m'ont battu. A toi seul, enfant
Je saurais dire que rien, rien n'importe.

Mais je le dis à un reflet de lumière
qui me poursuit, me poursuit dans l'eau morte.

* *

Les portes du monde ne savent pas
qu'ailleurs la pluie les cherche.
Les cherche. Les cherche. Patiemment
la pluie se perd, elle revient. La lumière
ne sait rien de la pluie. La pluie
ne sait rien de la lumière. Les portes,
les portes du monde sont fermées :
clouées à la pluie,
clouées à la lumière.

* *


Les pins solitaires le long de la mer
abandonnée ne savent rien de mon amour.
Le vent les réveille, la pluie
c'est doucement un baiser, le grondement
lointain le sommeil.
Mais les pins solitaires ne sauront jamais rien
de mon amour, jamais rien de ma joie.

Amour de la terre, joie sereine,
démesurée. Oh tu nous portes
Loin ! Jamais
les pins solitaires ne verront
- la pluie les caresse, le soleil les endort -
ma mort danser avec l'amour.

* *


Automne

Le vent t'a renvoyé un écho limpide
- touchant les sens - des choses que tu as vues
- confuses - durant le jour. Le soleil a paru
tu ne sais te défendre : un chrysanthème
un lac frissonnant et un mince alignement
d'arbres jaunes et verts sous le soleil.

                                                               Sandro Penna

                                                      trad. Laurent Chevalier

06/04/2016

Hommage à Mario Luzi (1914-2005)

Rencontrer le poète et prosateur florentin Mario Luzi, à l'Institut culturel italien, fut pour moi un grand moment, de ceux qui vous marquent, et restent en mémoire. Frêle, fragile presque, mais l'oeil vif et perçant et ce timbre inimitable, cette manière d'emporter dans ses vers plus que les "simples" mots qui donnent vie au poème, la part d'invisible et d'indéfini qui s'y loge pour les sublimer. A l'occasion de la sortie de son livre Pour le baptême de nos fragments, publié à Milan en 1985, traduit de l'italien par Bernard Simeone et Philippe Renard (éditions Flammarion, 1987), le poète s'exprimait ainsi, s'adressant à ses traducteurs :

"Quelle idée de moi désirerais-je susciter chez mes éventuels lecteurs de demain que ceux d'aujourd'hui n'auraient pas perçue ? Il faudrait d'abord que j'en possède une, alors que j'en détiens à la fois plusieurs et aucune ; je veux dire : aucune qui soit fixe et cristallise mon aspect intérieur. Comme pour confirmer la multiplicité et l'instabilité que je perçois en chaque aspect du vivant, mon image aussi se transforme et me semble davantage réfléchie par une eau courante que par un miroir fixe. Le changement, la métamorphose : cela demeure le thème des thèmes de ma poésie, et il est juste que mon autoportrait intime aussi en soit investi, voire rendu impossible. 

Pourtant, je n'ai jamais conçu ce thème comme la simple commémoration élégiaque de ce qui fut perdu : le sentiment de la perte ne me fait pas défaut, il est même en moi dramatique ; toutefois il me semble qu'a prévalu sur lui la fascination d'un douloureux mystère. Plus tard, le sens prophétique de la transformation, avec sa promesse d'une maturation progressive des temps jusqu'au point oméga éblouissant de la totale révélation, a ajouté, plus qu'une certitude, une hypothèse - mais quelle ! - à l'interrogation sur notre destin. Entre ces deux façons de percevoir le thème du changement se situe plus ou moins tout le cours de mon travail. (...)

Drame et énigme, alternés ou mêlés (eux qui sont aussi deux mesures de l'esprit), ils n'ont pas cessé de gouverner ma perception de l'époque : le fascisme, la guerre, l'instabilité remplie de cauchemars de l'après-guerre et d'aujourd'hui.

Drame et énigme, j'essaie d'isoler ces deux mots et d'en faire un couple. J'ignore si je peux vraiment me résumer en lui, mais j'y reconnais certainement beaucoup de moi-même. Le sentiment de la créature, avec sa sensibilité propre, face aux peines et aux offenses, n'est pas moins fort que le jugement éthique et le sens historique de l'injustice. Ceci, je crois, explique pourquoi mon dialogue avec le monde prend des accents tantôt intimement, tantôt ouvertement dramatiques. (...)

J'ai opposé - et peut-être est-ce là une nécessité arbitraire de mon évolution intérieure - à un christianisme pascalien un autre plus apostolique et prophétique. J'ai aussi opposé, au sein de la tradition poétique italienne, à l'esprit issu de Pétrarque, univoque et spéculaire, qui a prédominé à travers les siècles, une invention de type dantesque, plus multiforme et magmatique, qui fait naître de l'intérieur des circonstances, de leur contraste et de leur évolution, la possibilité de la contemplation.

Peut-être cette antinomie aussi est-elle arbitraire et correspond-elle plus à l'apparence qu'à la vérité. Tout se recompose peut-être dans le grand fleuve de notre langue italienne et notre idéation particulière : ce fleuve nomme les choses portées par les époques, cherche et rompt continuellement (mais avec de grandes stagnations) la splendeur de la cristallisation. D'une certaine façon, je suis inclus moi aussi dans ce courant."

                                                                              Mario Luzi

Extrait de le Silence, la Voix, dans un entretien qui eut lieu en 1984, traduit par Philippe Renard et Bernard Simeone.

01/03/2016

Diérèse n°48/49, été 2000, spécial Pasolini, 15 €

Ce numéro de Diérèse, encore disponible, avait été concocté en grande partie par le traducteur Laurent Chevalier qui depuis s'en est allé. On peut y lire des pages inédites de son Journal (1948-1949), voici l'un de ses poèmes, pages 30, 31 :

Nella stanza gela l'improvvisa
prezensa della mia salma. Torno
ai primi sogni dell'esistenza ;
sogni partoriti da una luce scabra
di deserti infantili, nel cui vuoto
allucinate vaneggiano campane
sfibrate, infrante, balbettanti.

Io mi distraggo nella gioia d'ingenui
e indegni desideri : ma Lui vuole
morire, ha già deciso.

                           Non ho forse
bevuta tutta la mia vita ? C'è un odore
d'incenso nei calzoni che la brama
accarezzava... un odore di pioggia...
di polvere... une tenerezza intensa
e acida...
                       Ecco la visione, immensa,
l'intero panorama di una pianura
illuminata da un sole serale,
dove le campane d'una mia infanzia
di delirio, d'acido assopimento
balbettano note e frasi mortali.

                Pier Paolo Pasasolini

* *

Dans la pièce le froid gagne la présence
inattendue de ma dépouille. Je reviens
aux premiers rêves de l'existence,
rêves accouchés par la lumière âpre
de déserts enfantins, et dans ce vide
halluciné délirent des cloches
épuisées, brisées, balbutiantes.

Je me distrais avec joie des désirs
candides et indignes : mais Lui veut
mourir, il a déjà décidé.

                             N'ai-je peut-être pas bu
ma vie jusqu'à la lie ? Il y a une odeur d'encens
dans les pantalons que l'appétit
caressait... une odeur de pluie...
de poussière... une tendresse intense
et piquante...
                       Voilà la vision, immense,
le panorama entier d'une plaine
illuminée par le soleil du soir,
où les cloches de mon enfance
- de délire, de piquant assoupissement,
bégaient des notes et des phrases mortelles.

                   traduction de Laurent Chevalier

Notons qu'il n'existe pas à ce jour une édition intégrale des poèmes de Pasolini, qui fut étonnamment prolixe. Sa production quasi quotidienne, il la donnait à des revues (en 1942, il crée avec des amis les revues littéraires Eredi et Il Setaccio), des journaux, des magazines, des brochures, etc. Aucune recension complète n'a été faite à ce jour...