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20/10/2019

Dominique Labarrière (1948-1991) : un texte de février 1977

Faiseurs d'anges

On peut dire quelque chose au sujet de la réalité sans que ce soit du délire : le réel est ce qu'on dit qu'il est - et rien de plus ! Épopée du principe d'identité à travers un devenir-autre où on se retrouve soi-même encore plus seul dans son comportement par rapport aux autres. Un jeu cruel de la vie et de la mort au sein d'une prolifération déprimante de voiles et de miroirs flottant, d'un trottinement un peu ridicule, entre les ondulations de l'air, si épais maintenant - sans s'inquiéter outre mesure des strates ondulées de ce moi pluvieux naufragé dans les orbes douteux du présent.
On croit que c'est cela seul qui importe, dans les méandres bleutés d'une ville froide - cette nausée : pour s'en défaire il faudrait ouvrir d'autres yeux, écarter d'autres tentures au lourd parfum de poussière. Mais que reste-t-il donc à voir qui n'ait déjà été vu tant et tant de fois dans ces mêmes lieux, dans d'autres temps ?
Collent aux limbes de l'esprit trop de bribes alourdies d'histoire.
Éclairer tout cela d'une projection souple de couleurs en fusion, sans trop y croire, comme si cela allait de soi : bientôt les personnages commenceront à défiler. Des connus, des inconnus. Des petits nouveaux. D'autres qui font penser, vite, très vite - mais cet imperceptible décalage est déjà source de douleur : ai-je donc tant vieilli ? La maladie* m'a-t-elle donc usé à ce point ? L'ennui est-il vraiment cette force d'érosion à laquelle nul ne peut résister, même si l'on se croyait plus fort que cela - qui fait murmurer à la mémoire engourdie : où donc ai-je vu celui-ci ? où donc ai-je aimé celle-là ? Dans quel rêve nous sommes-nous croisés pour d'improbables excès accomplis d'un pas tranquille, sans se retourner, sur les eaux mouvantes du présent ? Il s'agit de ne plus tricher car, n'est-ce pas, "viendra le temps des grands oiseaux mouillés et des parapluies sur la lumière du monde".**

______
* Dominique souffrait du diabète.
** Yves Buin : Fou-l'Art-Noir, in "De la déception pure, Manifeste froid" (10/18, 1973).

06:34 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2019

En Birmanie, avec Antonin Potoski

Quand on atterrit à Bagan, on a l'impression d'arriver au Maroc, alors qu'on est au centre de la Birmanie, en pleine Asie humide : les mêmes petits champs de terre sèche, les mêmes chemins sablonneux, les mêmes herbes jaunes, les mêmes arbrisseaux en fleurs, le même ciel furieusement bleu et la même fulgurance de la lumière qui ne ressemble pas aux lumières d'Asie. Posées dans ce paysage, à perte de vue, où que l'on porte le regard, des pointes dressées vers le ciel, parfois recouvertes d'or ; des milliers de stupas et de pagodes en briques rouges, majestueuses. Les restes d'une ancienne capitale birmane.
A Bagan, les êtres flottent. Comme un peuple de papillons, on a l'impression que les gens glissent juste au-dessus du sol, un tissu noué autour de la taille, graciles. Les écoliers ont une robe verte et leur visage, aux joues et au front, est maquillé avec une poudre de bois d'un jaune très clair qui ressemble à de l'or pâle sur leur peau caramel. Des moinillons nous montrent, fiers, la ruche qui s'est bâtie sur le flanc du Bouddha de la salle de prière où ils passent la nuit sur des nattes. Ils dorment avec les abeilles.
Le soir, nous choisissons une pagode, une masse énorme vers laquelle nous marchons sur les chemins secs. Le grésillement des insectes dans les arbustes est tel qu'on pourrait les visualiser, en fermant les yeux, au son qui épouse exactement leur forme, en suspension dans l'air du soir. Des dizaines d'écureuils gris peuplent la brique des pagodes, courent sur les façades dès que la nuit approche ; leurs cris résonnent dans les couloirs. Les intérieurs sont obscurs. La lumière du couchant, toute rose, effleure les ouvertures de l'ouest et vient s'éteindre dans la démesure et le silence. Ce moment où la nuit naît dans l'intérieur des temples est si parfait qu'à lui seul il justifie l'étrangeté de leur architecture.
Aucun endroit au monde ne se prête à ce point à la magie d'un rendez-vous, à l'heure des écureuils, à l'heure où l'or s'éteint, dans le grand calme de la vallée, dans la tiédeur des briques. Parfois en avançant à tâtons on heurte un relief : c'est le genou d'un Bouddha de six mètres de haut qui sourit encore dans le noir.

Antonin Potoski
in "La plus belle route du monde"
éd. P.O.L., 2000

20:44 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0)

18/10/2019

"Dans cette obscurité", de Nicolas Cendo, éditions Flammarion, avril 1985

Un poète resté discret dans ses œuvres sans être pour autant confidentiel, dont les publications en revues sont autant de jalons sur la route de la soie des mots (Port des Singes, Argile, Revue de Belles Lettres, Sud, Obsidiane, Action poétique, Solaire...). Attentif à sa parole, sa portée, son ouverture, en prise avec les éléments pour mieux forcer l'énigme du monde, pour toucher au feu primordial, à réanimer sans cesse par la voix même du poème, conçu comme offrande d'abord... On retiendra de Nicolas Cendo Rivage des origines, qui retrace la vie de la foisonnante revue Les Cahiers du Sud (dirigée par Jean Ballard), et dont il a établi le catalogue (édition Archives des Cahiers du Sud, ville de Marseille, 1981). Aux éditions Tarabuste, son petit dernier : Pas de porte, paru en juin 2019. Ci-dessous un extrait d'un recueil publié en avril 1985 chez Flammarion, c'était son troisième livre et il portait le titre, annonciateur :


Dans cette obscurité


          robe imparfaite
          et le pli qui refait la distance
          délivrée sur les mots



          là-bas
          s'agite



          raye encore le silence
          en un dernier froissement
          englouti



          rebord
          où elle s'épanche
          comme le grand rideau où elle blanchit



          corolles ouvertes
          déployées



          nulle fumée et nulle vague sur la mer
          parfum exaspéré dans la fraîcheur



          masse des arbres
          l'herbe dressée dans l'instant
          étendue haute à fouler
          de nul retour



          ce qui rôde
          plus lourd
          sur le front des nuages
          sans rompre l'avancée


Nicolas Cendo

MOHONE BLOG.jpg


Dessin d'Hélène Mohone

03:55 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)