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05/08/2020

"L'enfer vaut l'endroit", de Michel Pierre, éditions des Vanneaux, 30/11/2005, 76 pages

Le temps


A peine si le temps use l'espace que l'on doit traverser pendant le sommeil, où l'existence tenue pour la seule manière de marcher, pas davantage le reproche, l'amour, la haine qu'il domine, ce temps qui est juste un peu de lassitude sur le dos de la main, l'aveu, à chaque instant, de rugir avec les fauves, d'inspirer plusieurs de nos destins. Ce temps qui reste une personne indifférente à l'égard des dieux, aux règles de la grammaire, aux positions du doigt qui le désigne par la fenêtre, si lointainement que les oiseaux s'y posent avant de disparaître. Mais ce temps, c'est aussi vous qui prenez silhouette sur le clocher, figure du village, bastion d'enfance au gré du bonheur et de ses tuiles, vous qui ne portez aucun signe de tristesse ni de chapeau glauque et qui me ressemblez de mieux en mieux dès l'approche de notre mort quand j'examine les doublures du plafond qui m'oppresse, le regard qui se perd au fond de l’œil, le rire itou dans notre gorge repliée. Le temps qui devient mon nom, sans vous ou l'inverse, ou juste le souvenir de nos absences de la route qui fuit.

 

Michel Pierre

11:45 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

03/08/2020

"L'Euripe ou la belle vie", de Pierre Bettencourt, éditions Brandes, 7 juin 1989, 545 exemplaires, 46 pages

Le supplice


Un victimaire devait me conduire au supplice.
Mais il avait prévu un petit voyage avec une amie, il demanda un congé.
On me garda donc en prison en attendant son retour. Je passai quelques jours heureux à jouer aux dames avec des camarades de cellule et à faire des mots croisés.
Puis le victimaire refit surface, mon heure était venue. Il m'emmena vers le gibet où il devait me pendre. C'était par une belle matinée guillerette d'hiver, de givre et de soleil. Où l'on n'a que faire de pendre quelqu'un. Nous montâmes sur une petite colline où l'instrument du supplice se trouvait déjà planté.
Le victimaire trouva la corde froide, elle était givrée et coulissait mal. Il me dit d'attendre là, qu'il avait donné rendez-vous à une amie dans un café. Il en profiterait pour prendre de l'huile, et reviendrait dans un moment.
Le temps passait. Il ne revenait pas. Je finis par m'impatienter en me passant moi-même la corde autour du cou, que le soleil venait d'amollir, d'un pied je fis basculer la trappe.

 

Pierre Bettencourt

01/08/2020

"Poésies" de Stéphane Mallarmé, éd. Jean-Claude Lattès, mars 1989, 224 pages, 35 F

Le nénuphar blanc


J'avais beaucoup ramé, d'un grand geste assoupi, les yeux au-dedans fixés sur l'entier oubli d'aller, comme le rire de l'heure coulait alentour. Tant d'immobilité paressait que frôlé d'un bruit inerte où fila jusqu'à la moitié la yole, je ne vérifiai l'arrêt qu'à l'étincellement stable d'initiales sur les avirons mis à nu, ce qui me rappela à mon identité mondaine.

Qu'arrivait-il, où étais-je ?

Il fallut, pour voir clair en l'aventure, me remémorer mon départ tôt, ce juillet de flamme, sur l'intervalle vif entre ses végétations dormantes d'un toujours étroit et distrait ruisseau, en quête des floraisons d'eau et avec un dessein de reconnaître l'emplacement occupé par la propriété de l'amie d'une amie, à qui je devais improviser un bonjour. Sans que le ruban d'aucune herbe ne retînt devant un paysage plus que l'autre chassé avec son reflet en l'onde par le même impartial coup de rame, je venais étouffer dans quelque touffe de roseaux, terme mystérieux de ma course, au milieu de la rivière : où tout de suite élargie en fluvial bosquet, elle étale un nonchaloir d'étang plissé des hésitations à partir qu'a une source.

L'inspection détaillée m'apprit que cet obstacle de verdure en pointe sur le courant, masquait l'arche unique d'un pont prolongé, à terre, d'ici et de là, par une haie clôturant des pelouses. Je me rendis compte. Simplement le parc de Madame..., l'inconnue à saluer.

Un joli voisinage, pendant la saison, la nature d'une personne qui s'est choisi retraite aussi humidement impénétrable ne pouvant être que conforme à mon goût. Sûr, elle avait fait de ce cristal son miroir intérieur à l'abri de l'indiscrétion éclatante des après-midi ; elle y venait et la buée d'argent glaçant les saules ne fut bientôt que la limpidité de son regard habitué à chaque feuille.

Toute je l'évoquais lustrale.

Couché dans la sportive attitude où me maintenait de la curiosité, comme sous le silence spacieux de ce que s'annonçait l'étrangère, je souris au commencement d'esclavage dégagé par une possibilité féminine : que ne signifiaient pas mal les courroies attachant le soulier du rameur au bois de l'embarcation, comme on ne fait qu'un avec l'instrument de ses sortilèges.

" - Aussi bien une quelconque..." allais-je terminer.

Quand un imperceptible bruit me fit douter si l'habitante du bord hantait mon loisir, ou inespérément le bassin.

Le pas cessa, pourquoi ?

Subtil secret des pieds qui vont, viennent, conduisent l'esprit où le veut la chère ombre enfouie en la batiste et les dentelles d'une jupe affluant sur le sol comme pour circonvenir du talon à l'orteil, dans une flottaison, cette initiative par quoi la marche s'ouvre, tout au bas et les plis rejetés en traîne, une échappée, de sa double flèche savante.

 

Stéphane Mallarmé

20:21 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)