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13/02/2016

Poètes coréens : Hwang Tonggyu, Ko Un, Sin Kyongnim

On surnomme Hwang Tonggyu le « poète vagabond » ; il est né en 1938 à Séoul où il a enseigné. Membre du groupe ultra-moderniste dit « des quatre saisons », il développe une œuvre à la fois lyrique et ésotérique.


En culotte la main gantée
Je regarde en bas le parking noyé par la pluie nocturne
Je ne dors pas
J’attendrai Je permettrai
Je permettrai tout
Jusqu’à ce que ton mal de vivre
Me fasse de nouveau pleurer
Jusqu’à ce que je m’arrête
Silencieux comme la monture du triste cavalier
Sur la colline
Sur l’autre rive de ton village.


                                Hwang Tonggyu


Extrait du Journal d’Iowa (à une femme)


* * *

Ko Un fut moine zen jusqu’à l’âge de 26 ans. Son œuvre reste marquée par le lyrisme bouddhiste que manifeste sa prédilection pour la méditation sur la mort. Depuis son retour à la vie séculière, engagé politiquement dans l’opposition, il a composé plus de 30 recueils de poésie.


          Canard sauvage


Canard sauvage
Canard sauvage
Où vas-tu
Je vais vers la rivière Chongchu
Pour quoi faire
Pour faire des petits
Combien de petits
Un Deux Trois Je ne sais pas
Si tu y vas un jour j’irai aussi
Flap flap flap


                 Ko Un

 


* * *

Sin Kyongnim est né en 1936 à Chungwon, étudiant à Séoul, son oeuvre est animée par une double préoccupation : la division de la Corée et le drame vécu par les paysans face à l'industrialisation et à la modernisation.


          Ces deux yeux
          (la chanson de la statue)


Deux bras mangés par le char ennemi
La langue coupée par les dents ennemies
Il ne me reste que ceci
Ces deux yeux
Qui me demande de les donner aussi ?
Personne ne pourrait me les arracher. Ces
Deux yeux
J'observerai les feuilles mortes       La neige blanche
Qui tombent sur la tête de mon pauvre peuple et leur fin.
Je les observerai jusqu'au bout


Pour voir la fin des oppresseurs et des opprimés
Je n'ai que ceci Ces
Deux yeux


                 Sin Kyongnim

10:08 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

12/02/2016

Alessandro Ceni

 

CENI.jpg

 

 Le poème ci-dessous est extrait de la seconde partie du recueil Mattoni per l’altare del fuoco (Des briques pour l’autel du feu), qui en compte trois, chacune ayant fait l’objet d’une publication antérieure : Nel regno, 1993 ; La realtà prima, 1995 ; Ossa incise e dipinte, 1999 — rassemblant une oeuvre poétique qui s’étend d’août 1991 à juin 1998.

Alessandro Ceni est né à Florence en 1957. Poète, traducteur, peintre quand il n’écrit pas, il signe une poésie singulière, ardue, aux traits parfois obscurs et déroutants ; elle révèle des vers d’une grande densité, au puissant processus métaphorique, marqués d’un enracinement profond dans la langue toscane ; s’y décline un attachement viscéral au langage de la terre et du monde agraire où la nature prévaut en tous ses éléments, animal, minéral et végétal, doublé d’une dimension sous-jacente et omniprésente du sacré.         
                                
                                                                                  
Valérie Brantôme

* * *

Alessandro Ceni,

poème XXII extrait de La realtà prima (La réalité première), deuxième partie du recueil Mattoni per l’Altare del fuoco (Des briques pour l’autel du feu), paru aux éditions Jaca Book, Milan, 2002. La traduction qui suit est inédite en français.

Traduction de Valérie Brantôme, 2011.

 

XXII

Dove libramente al vento
il seme del cipresso selvatico si sparge e il cielo sbanda
producendo neve
e un angelo si stacca e muore
s’impiglia a una bacca di rovo e
ficca il morto muso già rigido e nero
nel fogliame umido e verde della terra, la mia infanzia,
prima come portata da una barca, dal dorso di un pesce,
che rapido guadagni l’aperto del mare, poi
imitanto il passo del tordo e dell’airone, appare:
ed ecco, sul ramo del melo il vento
pone volti divorati dalle stelle
e nuovamente vi sostano fantasmi di uccelli,
che né cantano né guardano né hanno pietà del moi ricordo:
dalla finestra si scorgeva un siderale ghiacciaio
infisso nel punto in cui si scompariva la luce,
andava coi fratelli, tra gli immortali,
dietro lo spigolo della casa
da dove qualcuno ti chiamava
affacciato sul vuoto
tendendo una lampada spenta.

 

XXII

 
Là où librement au vent
se répand la graine du cyprès sauvage, là où le ciel
se disperse jusqu’à la neige
et où l’ange se détache et meurt,
reste accroché à une baie de roncier et
fourre son museau mort, déjà noir et raide
dans le feuillage humide et vert de la terre,
là apparaît mon enfance,
d’abord comme portée par une barque, par le dos d’un poisson
qui gagnerait très vite la haute mer, puis
imitant le passage de la grive et du héron :
et voici que sur la branche du pommier le vent
dépose des visages dévorés par les étoiles
et que s’y arrêtent, renouvelés, des fantasmes d’oiseaux,
qui ne chantent ni ne mirent, ni pitié n’éprouvent pour mes souvenirs :
depuis la fenêtre, on aperçoit un glacier sidéral
incrusté au point de disparition de la lumière,
il allait aux côtés de ses frères, parmi les immortels,
derrière l’angle de la maison
d’où quelqu’un t’appelait,
penché sur le vide,
brandissant une lampe éteinte.

10/02/2016

Alain Bosquet opus 3

Ce poème d'Alain Bosquet, extrait de Quel royaume oublié, édité au Mercure de France en 1955 :

De la poésie

     Je vous présente
     ma poésie : c'est une île qui vole
     de livre en livre
     à la recherche
     de sa page natale,
     puis s'arrête chez moi, les deux ailes blessées,
     pour ses repas de chair et de paroles froides.

     J'ai payé cher le voisinage du poème !
     Mes meilleurs mots se couchent dans l'ortie ;
     mes plus vertes syllabes rêvent,
     et c'est d'un silence jeune comme elles.

     Offrez-moi l'horizon qui n'ose plus
     traverser un seul livre à la nage. 
     Je vous donne en retour ce sonnet :
     c'est là que vivent les oiseaux
     signés par l'océan ;
     puis ces hautes consonnes
     d'où l'on observe les tumeurs
     au cerveau des étoiles.

     Fabricants d'équateurs,
     à quel client, à quel nomade
     qui ne sait lire ni aimer,
     avez-vous revendu mon poème,
     ce fauve souriant qui à chaque syllabe
     me sautait à la gorge ?

     Mon langage est en berne
     depuis que mes syllabes 
     se sont sauvées en emportant,
     comme on emporte des cadeaux de noces,
     toutes mes aubes de rechange.

     Mon poème, j'ai beau te congédier
     comme un valet qui depuis vingt-cinq ans
     vole mes neiges manuscrites ;
     j'ai beau te promener en laisse
     comme un caniche
     qui craint de piétiner l'aurore ;
     j'ai beau te caresser
     un équateur autour du cou
     qui dévore une à une mes autres images,
     à chaque souffle je recommence,
     à chaque souffle tu deviens mon épitaphe.

     Il y a eu duel
     entre les mots et leurs syllabes,
     puis mise à mort des poèmes trop riches.
     Le langage a saigné,
     la dernière voyelle s'est rendue.
     Déjà on conjuguait les grands reptiles.

     Voici mon testament :
     la panthère qui suit mon alphabet
     devra le dévorer, s'il se retourne.

Alain Bosquet