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02/02/2017

Mary Beach (1920-2006)

Cousine de Sylvia Beach, Mary Beach-Pélieu s'est éteinte le 25 janvier 2006 à l'hôpital de Cooperstown, NY, aux Etats-Unis. Elle avait 86 ans.

Américaine, Mary Beach avait passé sa jeunesse en France. Elle rencontra le poète Claude Pélieu à Paris en 1962. Ensemble, ils partirent pour les Etats-Unis l'année suivante. A son arrivée à San Francisco, elle travailla à City Lights Books et y rencontra les écrivains de la Beat Generation qu'elle entreprit, avec Claude, de traduire en français. Pour le couple, un travail gigantesque de traducteurs-passeurs commençait : Ginsberg (Kaddish), Burroughs (la trilogie cut-up), Ferlinghetti, Ed. Sanders, Carl Solomon... On doit à Mary la découverte de Bob Kaufman (Sardine dorée).

Elle a aussi été éditrice. Au sommaire des éditions Beach, Texts and Documents, on retrouve tous les amis : Burroughs, Ginsberg, Ferlinghetti, Pélieu, une version de Minutes To Go (le texte fondateur du cut-up) et bien d'autres choses tout aussi excitantes...

Elle a aussi un peu écrit, seule (Electric Banana) ou en collaboration avec Carl Weissner, un ami allemand membre de la Conspiration internationale cut-up.

Mary Beach était avant tout un peintre, qui passait sans complexe des portraits-souvenirs de ses amis poètes (beaux portraits de Ginsberg, Ann Waldman, Patti Smith, qui fut son amie et sa voisine au Chelsea Hotel de New York...) à un art abstrait dynamique et coloré. En 1995, après avoir réalisé avec Claude de grandes toiles qui mixaient peinture et images découpée, elle s'était mise elle-même au collage. Avec un bonheur extraordinaire. Commentaire de Claude Pélieu à l'époque : "Les collages forment la jeunesse. Mary à 80 ans travaille comme une punkette".

Mary Beach avait le goût du risque et de l'aventure. Elle a expérimenté la création dans des domaines extrêmement variés. Avec une revendication perpétuelle de liberté.

                                                                            Bruno Sourdin

16:38 Publié dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0)

30/12/2016

Jean Hélion (1904-1987) I

Le peintre Jean Hélion a été interviewé par un autre peintre, Jean-Paul Chambas, en 1984. Abstrait dans les années 1930-1938, Jean Hélion est revenu au naturalisme selon divers modes originaux... Voici :

Jean-Paul Chambas : La liberté, chez vous, ce n’est pas l’abstraction.

Jean Hélion : Non, l’abstraction n’est pas la liberté. Regardez, tout ce qui nous entoure est interdit dans l’art abstrait ; mais il y a la liberté de l’homme de se dégager du monde auquel il est soumis. La négation de l’abstraction est un acte de liberté également, et je suis parti de l’abstraction pour les mêmes raisons qui m’ont fait y entrer. J’ai regardé le monde pour tourner le dos à l’abstraction. Le monde est dans son envers aussi bien que dans son endroit ; alors ?

Prendre l’abstraction comme but, c’est de l’académisme, le but est de la prendre comme un élan, un élan comme un autre. L’abstraction, c’est du pianotage ; pianoter des valeurs, des oppositions d’angles, renouveler, multiplier, il y en a eu tellement tout d’un coup que le monde se peignait tout seul, s’exprimait tout seul ; je m’apercevais qu’un rond tendait à s’infléchir légèrement et qu’il devenait une silhouette ; je m’apercevais qu’il était impérieux de diviser ce rond plat pour ne pas qu’il soit toujours plat. Vous y mettez une verticale, vous avez le nez ; deux horizontales, vous avez les yeux ; une autre horizontale, vous avez la bouche, mais en vérité elle s’incurve. Chaque progrès de formes me paraît un progrès de compréhension, et de création. Picasso a très bien senti qu’il pouvait faire un visage dans lequel les yeux étaient deux horizontales… et cela ne l’empêchait pas de faire le lendemain une imitation d’Ingres ; avec une liberté que j’ai toujours admirée chez lui : il inventait.  

J.-P. C. : Dans tous les sens Matisse, lui, ne se servira que de la courbe :

J. H. : Oui, Matisse a une autre forme de liberté. Il a joué sur la complexité du rapport avec le modèle tandis que Picasso n’a jamais fait du modèle qu’un principe, non une réalité.

 J.-P. C. : Vous avez cherché dans vos carnets à inventer avec acharnement.

J. H. : L’acharnement, c’est notre vie à tous, mais il n’est jamais épuisé, réussi. Tout est à refaire en peinture. C’est peut-être ça le principe de l’art, entre le faire et le refaire il y a toutes les diversions possibles, et le blanc est la somme de tous les possibles finalement ; tous les points que vous allez réunir par des lignes existent virtuellement sur la surface blanche.

 J.-P. C. : C’est vrai chez Cézanne où le blanc, le vide, font le tableau ; le blanc du papier est à la fois lumière et peinture de la lumière.

J. H. : Cézanne a fait des touches sur lesquelles appuyer. Il appuie avec la lumière comme un musicien appuie sur le piano. Il joue un air qu’il porte au fond de lui.

 J.-P. C. : Un tableau de Cézanne où il y a du blanc, de la lumière, vous ne le voyez pas du tout comme ce portrait de Filippo Lippi (aux Offices à Florence) ou le fameux Bonaparte par David ?

J. H. : Non, chacun a ses qualités. Il y a des moments où je préfère l’un à l’autre mais l’inachèvement de Cézanne me paraît plus achevé que celui de Bonaparte à Arcole. L’inachevé, c’est laisser ouvert au lieu de fermer. Vous savez, on a un foutu terme en art, on dit que « c’est exécuté », au sens de Deibler, vous ne l’avez pas connu, cet exécuteur des hautes œuvres. L’exécution académique est vraiment un assassinat, tout possible est enlevé. Ce qu’il y a de très beau dans Cézanne, c’est que les formes restent ouvertes comme pour chanter ; je trouve ça très généreux. 

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16:10 Publié dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0)

Jean Hélion II

Suite de l'entretien Jean-Paul Chambas - Jean Hélion

Je crois que la nature a plus d'imagination que nous. 

J.-P. C. : Quels ont été pour vous ces tableaux les plus figuratifs au sens le plus simple du terme ? Vous avez peint sur le guéridon un chou, ça me fait penser – ce n'est pas un jugement – à Chirico, aux derniers tableaux de Chirico.

J. H. : Il y a quelques instants chez Chirico où je me reconnais ; mais son objet reste le contraste entre la réalité et un paysage complètement imaginaire et volontairement proche du dessin d'architecte.

 J.-P. C. : Est-ce que vous pensez que c'est juste ou important pour n'importe quel peintre aujourd'hui de s'interroger sur les choses comme ça, de regarder longtemps une botte de radis avant de la peindre ? La regarder, longtemps, est-ce qu'on a le temps ?

J. H. : C'est à vous de savoir si vous avez le temps. Moi je les ai regardés pour les éprouver en moi-même ; ils ont un côté sensuel formidable. Une face blanche giflée de rouge, dès que j'ai vu ça j'ai su comment la peindre ; et ensuite ce bout brutal qui se termine pare une petite radicelle délicate. J'ai aimé la contradiction de cette gifle rouge sur un radis blanc avec de l'autre côté des feuilles vertes, plates et dentelées. Je crois que la nature a plus d'imagination que nous.

J.-P. C. : Et pourquoi des gens comme Poussin n'ont-ils jamais peint de radis !

J. H. : Il a peint des grappes de raisin superbement ; il lui manque un peu de gaieté de peindre, mais quelle intelligence  formidable ! C'est le plus grand de tous et de très loin.

 J.-P. C. : Giorgione peut-être...

J. H. : Giorgione est le plus heureux de tous les peintres. Il a peint avec bonheur ce que Poussin a peint avec sagesse. Ce bonheur de peindre, on le trouve aussi chez des gens comme Manet, comme Cézanne, une joie...

Manet savait poser une chose, une chose aiguë, surface plane, une valeur avec une seule tache, c'est superbe. Cézanne, lui, c'est le comble de l'adresse. Il suit exactement la sensation. Il donne la parole à son pinceau. Il ne déguise pas le coup de pinceau en trait, il le laisse être une touche, devenir un petit point et après s'épanouir ; Cézanne est un homme extraordinaire. Il disait sur la peinture des choses sommaires, justes mais sommaires.

 

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Les Arums, huile sur toile, 1954

16:09 Publié dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0)