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31/12/2019

"L'appartement", de Jacques Abeille, éd. du Fourneau, été 1982, 200 exemplaires dont 20 réservés à l'auteur.

A peine a-t-il effleuré le bouton de la sonnette que la porte s'ouvre. Une femme grande, brune, dans un costume tailleur noir, sévère et démodé, se tient un instant devant lui, puis s'efface pour le laisser pénétrer. Bien qu'elle ne lui fasse aucune question, il murmure qu'il vient pour visiter. Il s'avance dans le vestibule étroit et peu éclairé et il faut éviter un tabouret placé près de la porte. Soumise à une autorité dont on ne saura rien, elle doit rester assise là pour attendre les visiteurs et répondre dès leur premier appel. Il se rapproche d'elle en contournant ce meuble et, comme si ce léger déplacement d'air l'avait déséquilibrée, l'inconnue d'un fléchissement de la taille vient l'effleurer, presque s'appuyer du buste contre lui. Mouvement infime et cependant si net qu'il semble qu'elle va soudain tomber là, à ses pieds, dans la pénombre, tandis qu'il demeurera pétrifié au-dessus d'elle. Mais ce n'est qu'une image fugitive qu'ils franchissent ; avant qu'il ait pu esquisser un geste, de protection ou simplement de dénégation, elle s'est ressaisie et le précède.
- Commençons par le fond, voulez-vous ?
Au bout du couloir, ils entrent dans la salle de séjour.
- Cette pièce peut tenir lieu, selon l'occasion, de salle-à-manger, de salon, de bibliothèque, de bureau et même de chambre supplémentaire, explique la femme en tournant sur elle-même au centre de la salle comme pour l'inviter à en considérer tous les aspects.
Banalement rectangulaire et de dimensions ordinaires, la pièce réunit tous les usages qu'on vient d'énumérer. Aucun meuble cependant, bien que règne entre eux une sorte d'accord, ne concède la moindre parcelle de sa fonction propre au profit de l'ensemble. Chacun semble prendre appui sur l'un des murs pour envahir le centre vide et indécis de l'espace. Le long de la fenêtre, la table de ferme au plateau épais et patiné ; contre le mur à droite, le buffet ancien et rustique qui promet de contenir de la vaisselle et peut-être même de la nourriture ; dans son prolongement, un petit pupitre que la patine a noirci ; sur le côté, les rayonnages, dont on a teinté le bois jeune dans le même ton que le reste de l'ameublement, couvrent toute la cloison. Ils ne supportent que les livres et le choix de ceux-ci n'a rien d'ostentatoire. En vis-à-vis du buffet, le divan n'est ni transformable, ni escamotable mais assez étroit pour qu'on en use comme d'une banquette. En fait de bibelots, on ne voit que quelques poteries d'une facture artisanale tournés dans une terre rêche et mate, et des pierres, non point rares ni précieuses mais, pour la plupart, des galets réunis pour leur couleur ou leur forme insolite; quelques bois flottés aussi comme des langues grises sur le brun vernissé des meubles. Au centre, la femme attend toujours.
- Mais, demande le visiteur, ont-ils vraiment laissé là tout ce qu'ils possédaient ?
- Absolument, répond-elle ; tout est à prendre... ou à laisser, bien entendu.
Il est resté près des livres et, comme machinalement il en tire un du rayon, il aperçoit dans l'intervalle un fragment de boiserie.
- Qu'y a-t-il là derrière ? interroge-t-il.
La porte palière pour le grenier et la cave.
- Je croyais qu'il n'y avait dans un immeuble moderne qu'une sorte de cellier auquel on accède par un couloir commun à tous les locataires, au rez-de-chaussée.
- Il en est bien ainsi. Ce que vous voyez n'est qu'une fausse porte.
- Pourquoi derrière tous ces livres ?
- De toute façon on ne s'en sert pas.
- En effet.
Puis, ayant réfléchi un instant :
Tout de même, c'est une étrange idée que cette boiserie invisible et inutile.
- Ce n'est pas une boiserie.
- C'est bien ainsi pourtant qu'on doit nommer cette fausse porte!
- Non, c'est seulement une peinture en trompe-l’œil, exécutée par l'auteur des tableaux qui ornent la pièce. Un ami à eux...
Il a remarqué en effet quelques cadres qui présentent non des reproductions comme on s'y serait attendu, mais des œuvres originales d'un artiste de lui inconnu. Toiles figuratives, l'image y reste énigmatique et parfois très stylisée - visages qui sombrent, silhouettes qui se détournent - dans une pâte tantôt lourde et grasse, rehaussée de vernis, tantôt plate comme une gouache. Elles sont récentes et, bien que rompant avec éclat la grise austérité des murs, elles restent dans le ton de l'ensemble...



Jacques Abeille

23:17 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

"La compagnie des objets", par Michel Pagnoux, éd. Folle avoine, 26/7/1995

Odeurs des livres entêtants, sortis de coffrets comme d'écrins ou d'alcôves où l'on effeuille, on dévoile, on soulève, on écarte, toutes délicatesses du bout des doigts pour évincer qui ne saurait voir, célébrant du miraculeux.
Bruit du papier, de croûte, de cuir et de sabre.
Un livre.
C'étaient d'abord tables de pierre ou papyrus, murs de signes et d'images, retrouvailles inspirées des parois peintes et gravées. Ce furent les palimpsestes et les incunables, les manuscrits enluminés. Les riches heures.
Ils étaient Perses ou moines ou Byzantins ; les images allaient et venaient dans le texte. Portant le savoir, ils nous lèguent son oubli et nous laisse le livre.
Du texte ou de l'image, nous ne savons lequel commença. Pourtant, mêlées de la terreur et de la solitude originelles, suppliques et invocations se prenaient en prière, en vocable, en écrit et précédaient l'enluminure. C'est l'ordre même des vœux et l'artiste en connaît les raisons par le langage croisé qu'il propose en échange.
Le même, en deux. Pour des circulations différentes, d'autres échos, en deux mêmes parois pétries d'un même blanc.
L'image et l'écrit ne mêlent pas d'emblée le sang du blanc dont ils proviennent.
Peindre, c'est dresser frontalement quand le poète écrit à plat et compose avec l'horizon. D'aucuns inversent : textes au mur ou notés en marchant parmi le cahot, peintures précipitées au sol ou projetées en d'impossibles dérives obliques. Toujours les signes tranchent l'espace et s'y suspendent.


"J'ai dessiné le mot peinture" *

* André du Bouchet

Michel Pagnoux

08:55 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

28/12/2019

"Précis de l’hors rien, un petit opéra muet pour les poules, les astres et les océans", de Matthieu Messagier, illustrations de Simon Messagier, Fata Morgana, 2001.

On ne présente plus Matthieu Messagier, né en 1949 - qui a publié quelque 24 pages inédites de son Journal : "Les arts blancs de la varicelle (Débris d'un journal éperdu) in Diérèse 64. Éloigné des grandes structures éditoriales, son abondante bibliographie illustre une vie entière dédiée à la Poésie, sans souci trop marqué de reconnaissance par ses pairs ni d'alimenter le dépôt légal (pas plus que de s'enfler d'illusions de grandeur). Faisant sienne la remarque de Thomas Mann : "L'art ne constitue pas une puissance, il n'est qu'une consolation." La Fée Morgane, plus d'une fois et à juste raison, lui a ouvert ses portes, voici un extrait de son "Précis de l'hors-rien..." :

 

The Park Lane Hotel
Piccadilly
London England


Il n'est à peu près qu'une seule chose dont je sois réellement fier : avoir sacrifié mon pauvre talent sur l'autel de l'oisiveté. Combien de fois, pour prendre exemple, ai-je sciemment refusé de me relever la nuit pour noter des pages entières qui me venaient de loin et qui sont plus exactes au sens de la constellation d'un merisier en armes et en paix repues.


Il ne sert de rien d'être plus ou moins à force d'exagérations et d'immortalités individuelles hors de propos ; l'esprit se réduit en poudre, poudre de ses propre riens s'il ne sait pas les laisser filer comme les bouchons d'un filet de pêcheur mais se plaît à les empiler...


Par-dessus la ville un comble d'innocences au corps usé rapporte tout ce que j'ai écrit et son contraire.


* * *

 

Bolgatty Palace Hotel
Mulavukad P. O.

Cochin


Et d'ici aussi et d'ailleurs je verrai le Potala émerger des brillances d'une correspondance immémoriale oubliée des lobes - je verrai la maison de la révolution, la grande pelouse aux saris multicolores, le palais du gouverneur hollandais sur la Venise indienne et le consul alcoolisé qui étudiait la vie et les mœurs des geckos dans une forêt de marbres et de bois sculptés avec vue sur le bleu infini - du plus bel hôtel du monde à toi le double des sensations du Légia de Varsovie au cœur de la rue Picpus.

 

Matthieu Messagier

23:08 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)