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15/11/2019

"La récitation de l'oubli", de Franck André Jamme, éd. Fata Morgana, 18 mai 1986

Chemin du nord ! Large, sans piège, bordé de dômes de repos, rouille et blancs. Et devant chacun d'eux la clef, l'oiseau à roue, tête vibrante, la très grande fleur à sang chaud. Qui s'ouvrait, se fermait, bruissant de bleu, d'ocre et de pers. Qui ne parlait que peu : "L'homme se couche, car il est tard. Il fait monter sous ses paupières un soleil rouge, de l'orient au zénith ; puis s'endort. Matin qui vient, il fait descendre le même astre jusqu'à l'ouest, tout aussi longuement." Encore : "Il faut un amant à la nuit, chaque nuit, à la lune - un lampyre pour la ténèbre. Telle est l'offrande de l'écho." Et le grand oiseau repartait, courbant l'aigrette de son clan.


Franck André Jamme

06:05 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

13/11/2019

"Dans l'interstice", de Jean-Michel Maulpoix, éditions Fata Morgana, 4 déc 1991

La poésie ne changera pas la vie
Elle ne la vivra pas à notre place
Elle n'inscrira jamais sur les pages du grand Livre
Le nom des dieux qui dorment au fond des galaxies
Elle ne ramènera parmi nous aucune parole perdue.
Écrire est une manière de se déplacer
Et de se perdre.
Mais je tiens à autrui par là
Comme moi, il doit mourir.

 

En finir avec un âge de soi-même et de sa propre langue
Avec un outillage, des fantômes et des façons
Arracher ses pelures et ses chiffons.
Mes visages : comme mes paroles je ne m'y installe guère.
Couloirs plutôt : ils donnent sur des chambres.
Passer outre : là n'est pas encore la demeure.
L'écriture : cette traversée.
La plume fuit sur la page : il faut aller.


Jean-Michel Maulpoix

03:52 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

12/11/2019

"Lettres d'Italie", Stéphane Fleury, aux éditions des Cendres, 25 mars 1986

Je suis de ceux qui sont incertains de voir un objet jusqu'au moment de sa vision. Je pense toujours qu'un vent ou une armée a pu emporter l'objet. Je suis continuellement pris de ces inquiétudes quant à n'importe quel avenir. Pour moi cet avenir est toujours vertigineux. Il y va d'un mystère infini : quel esprit peut prévoir ? J'attends ou plutôt je m'attends toujours à une déchirure. Qui briserait l'attente même (à la manière des rêves brisés par le réveil). Je m'attends à ce qu'autre chose arrive, qui est précisément l'imprévu ou l'imprévisible. Parfois la destinée répond bien à cette attente : une chose se brise, une maladie se propage quelque part, empêche la venue d'un ami, annule un concert... Parfois cette attente-là n'est pas déçue ! Et je me retrouve projeté en travers d'un autre espace (comme le rêveur à travers le traversin). Il y a toujours un travail de repérage nouveau à recommencer. Cette prévision d'un avenir est chez moi le plus souvent la prévision d'une mauvaise prévision possible. La prévision, si elle est faite pour écarter la pensée de la mort (suite à une discussion sur Nathalie Sarraute), laisse celle-ci revenir dans mon inquiétude qui est comme un trouble de la prévision. C'est à la mort que je pense et ne pense pas. Un des amants de Lola Montès (dans le film d'Ophüls)* lui dit à peu près : "Il faut laisser faire la destinée." Elle répond : "Mais il ne faut pas provoquer de destinée impossible." (Elle s'éloigne d'un homme dont elle est amoureuse, ce qui est impossible !) C'est dans cette zone que se situe le trouble dont je parlais. Parfois il me semble que la destinée devient impossible dès qu'on la rassemble dans des prévisions. Non tellement qu'elle y serait séquestré et dès lors incapable de parler d'elle-même. Mais il me vient souvent la pensée que tout cela va se démantibuler, retourner à la poussière d'instants imprévisibles, tous sans lien d'enchaînement, dans les déroulements d'une mouvance anarchique. C'est une inquiétude de l'écriture aussi. Ce moment de l'écriture du milieu d'une phrase commencée, où j'ignore quel sera son déroulement, et s'il y aura déroulement. Ce moment où l'on ne sait pas où l'on est ! Ce moment hors du déroulement.
Ce qui est terrible, c'est que tout est repris dans ce trouble, non seulement le déroulement à venir, mais la nature qu'on tenait pour certaine, des actes passés, leur propre histoire.


Stéphane Fleury

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*Lola Montès est le dernier film de Max Ophüls, mort deux ans plus tard.

01:29 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)