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30/12/2014

"L'envol de l'année", poèmes de Michel Butor, dessins et peintures de Jean-Marc Brunet

Aux éditions A/B, vient juste de sortir (ce 20 décembre) un livre d'artiste de la plus belle eau, hors commerce, fort de ses 38 pages, avec des poèmes de Michel Butor que les lecteurs de Diérèse connaissent bien et des oeuvres de Jean-Marc Brunet, que l'on pourrait situer dans la mouvance de Joan Mitchell, du moins pour ses peintures. Dire tout le bien que je pense du travail de l'un et de l'autre, qui ont échangé bien des lettres, livrant ainsi, au fil de la plume, des parcelles de leurs univers respectifs, échanges qui ont vu naître des livres-objets, à quatre mains : Couples Errants en 2012, Migrations et Dissémination en 2014.

Avec L'envol de l'année, Butor fait le tour des saisons à sa manière, enlevée. Le printemps, par exemple : "les vergers se couvrent de fleurs / le chant du rossignol prolonge / les renouvellements du jour / dans l'archipel des crépuscules". Pas de ponctuation, vive les vers (tout à fait) libres qui plongent dans le quotidien pour en capter tout le suc et donner mémoire à ce qui n'en a pas. Grâce du poème en quelque sorte, que le scripteur tient entre ses doigts ; comme Brunet le pinceau, quand il réinvente à sa façon et pour le plaisir des yeux (qui en redemandent) "Les oiseaux de Butor" (huile sur carton, 30 x 24 cm, 2008).

Oiseaux qui justement conduisent le thème de la seconde partie du recueil, Migrations ; et là ce sont des dessins, où l'artiste use de la pierre noire et du pastel pour simuler le vol de ceux qui portent avec eux l'espoir, calligraphient la nue, vont d'arbres en arbres émerveiller dame nature de leurs chants. Ecoutons Michel Butor : "Nuages bateaux des filets / qui ramassent des poissons / et nous nous précipitons / comme si c'était pour nous / qu'ils avaient fait leur récolte/ mais nous nous méfions des hommes / qui ne nous comprennent pas". Voilà qui est bien dit : on l'aura compris, Michel Butor parle en lieu et place de ces créatures des airs que les campagnes (et encore !) continuent de respecter. Et regarde se faire et se défaire le monde des humains ; sans se payer de mots, sa poésie vise à l'essentiel, épinglant au passage les maux de notre monde, ancré dans ses vérités et dogmes. A l'inverse de l'écriture d'un Philippe Jaccottet, qui vise à la condensation d'émotions et sensations confuses, celle de Michel Butor décrit un monde perdu, à tous les sens du terme, mais que le poète est en mesure de restituer, par ses vers, comme bouteille à la mer. Il n'est plus ce "prince des nuées" que chantait Baudelaire, mais ouvre sur un espace intérieur révélé/restitué page après page, livre après livre. DM

* demain, je vous parlerai de la vie du blog, à bientôt.

14:00 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

21/12/2014

Guillaume Apollinaire plasticien

Après le superbe hommage (que je vous invite à relire, cf note blog du 4/12) de Christian Bobin à Guillaume Apollinaire, voici une aquarelle inédite (19 x 12,5 cm) de l'auteur des Lettres à Lou, soit un :

Autoportrait en cavalier masqué décapité

APOLLINAIRE 2.jpg

C'est ici une stupéfiante composition dans laquelle Apollinaire s'est représenté décapité. De profil, sa tête seule apparaît comme posée sur la selle d'un cheval noir de contes de fées ; avec le bouc qu'il portait au début de 1916 et un masque à gaz, dans un décor en kaléïdoscope brisé de formes géométriques pures contenant (à gauche) une plante naïve. A plusieurs reprises, dans les oeuvres et dessins de Guillaume Apollinaire, apparaît ce thème obsessionnel de la tête coupée (je vous laisse imaginer sa possible interprétation analytique), comme dans "Le Brasier" d'Alcools (1913).

Comme l'écrit Peter Read, il y a là une "synthèse originale de l'abstraction et de la figuration des courants néo-primitiviste, orphique ou rayonniste". La présente aquarelle révèle des emprunts mêlés au matériel iconographique et stylistique des Delaunay et de l'avant-garde russe, avec les formes fracturées aux couleurs vives du rayonnisme.

Face à la menace permanente de la guerre, Apollinaire croyait au charme talismanique de la beauté et à la vertu exorcisante de la représentation tragique. DM

21:43 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

12/12/2014

Quelques réflexions d'Apollinaire sur son oeuvre

En ce qui concerne le reproche d'être un destructeur, je le repousse formellement, car je n'ai jamais détruit, mais au contraire, essayé de construire. Le vers classique était battu en brèche avant moi qui m'en suis souvent servi, si souvent que j'ai donné une nouvelle vie aux vers de huit pieds, par exemple. Dans les arts, je n'ai rien détruit non plus, tentant de faire vivre les écoles nouvelles, mais non au détriment des écoles passées. Je n'ai combattu, ni le symbolisme, ni l'impressionnisme. J'ai loué publiquement des poètes comme Moréas. Je ne me suis jamais présenté comme destructeur, mais comme bâtisseur.

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Mais Dieu m'est témoin que j'ai voulu seulement ajouter de nouveaux domaines aux arts et aux lettres en général, sans méconnaître aucunement les mérites des chefs-d'oeuvre véritables du passé ou du présent.

                                                     Lettre à André Billy. 1918

 

Merci, merci pour votre article, merci d'avoir goûté mes vers. Toutefois, ce n'est pas la bizarrerie qui me plaît, c'est la vie et quand on sait voir autour de soi, on sait voir les choses les plus curieuses et les plus attachantes. Quoi qu'on dise ! je ne suis pas un grand liseur, je ne lis guère que les mêmes choses depuis mon enfance (...) Je n'ai jamais fait de farce et je ne me suis livré à aucune mystification touchant mon oeuvre ou celles des autres (...) Je crois n'avoir point imité, car chacun de mes poèmes est la commémoration d'un événement de ma vie et le plus souvent il s'agit de tristesse, mais j'ai des joies aussi que je chante. Je suis comme ces marins qui dans les ports passent leur temps au bord de la mer, qui amène tant de choses imprévues, où les spectacles sont toujours neufs et ne lassent point, mais brocanteur me paraît être un qualificatif très injuste pour un poète qui a écrit un si petit nombre de pièces dans le long espace de quinze ans.

                                                    Lettre à Henri Martineau
                                              après la publication d'Alcools

 

Non, il ne faut point voir de tristesse dans mon oeuvre, mais la vie même, avec une constante et consciente volupté de vivre, de connaître, de voir, de savoir et d'exprimer.

                                                    Lettre à Madeleine Pagès

02:16 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)