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15/07/2016

Jean Malrieu nous parle de Gérald Neveu (première partie)

Assassinat d'un poète

Il y aura exactement 5 ans* dans la dernière nuit de février 1960 que le poète Gérald Neveu a pris congé.

Il faudrait en finir une fois pour toutes avec ces histoires de poètes maudits qui donnent un frisson d'aise à ceux qui fréquentent les coulisses de l'audace pour avoir connu quelqu'un qui vivait aux Enfers. Ne nous méprenons pas : L'Enfer est sur cette terre. Et il n'existe pas de poètes maudits. C'est la société qui est maudite lorsqu'elle assassine les poètes. Gérald supporta la misère parce qu'il aimait vivre. En vérité, jusque dans ses pires moments, il fit face.

Son existence fut atroce et rien ne lui fut épargné. Malade, sans métier, sans famille, sans argent, sans logis, sans amour, il continua le combat jusqu'à ce qu'un soir le poids qu'il portait sur le coeur l'écrasât. Il est mort jeune, usé et épuisé.

"Je n'appelle pas au secours, écrivait-il dans une lettre, je n'appelle plus au secours. Il faudrait revenir en arrière, dans le temps, prendre ma cervelle enfantine et lui apprendre pour la première fois l'alphabet. Ne le voyez-vous pas, ce cancer qui me ronge, ce manque, ce vide terriblement concret en ce qui me concerne. Le développement élémentaire d'un individu ne peut se passer de cet appui fondamental : l'exercice de la tendresse..."

Qu'importent la femme, les femmes qu'il aima et dont il ne fut pas aimé ! Gérald reste le grand poète de l'amour. "Tu es venue, dit-il à l'une d'elles, tu m'as extrait d'un poing magicien vers la clarté, puis rejeté aussitôt dans une incorruptible forteresse. Plus rien ne m'est. Je suis coupé de tout par ton dédain, par ton absence. Seuls ton sang, ton souffle offerts seraient passerelles vers ce qui bouge, respire, nourrit... vers les autres..."
Il exista un Gérald Neveu expansif, jeune, heureux. Mais celui qui écoutait
          La harpe chaude des regards
          qui hausse sourdement sa voix
          dans les chantiers méticuleux de l'espérance
fut mutilé. Il aimait l'amour et l'amitié.

En vérité, il fut un de ceux - et des très rares - qui savent que les portes de l'Age d'Or peuvent s'ouvrir, car le bonheur peut être sur cette terre si l'on est en accord avec ce qui vous entoure. C'est toujours une idée neuve, mais le monde fermé, égoïste, bafoue ceux qui prophétisent.

Gérald Neveu vécut en homme libre. Il en assuma douloureusement la profession. Mais un jour vient où les "horribles travailleurs" s'affaissent. Que son exemple d'intransigeance et de pureté demure ! Suivent ici les derniers textes, les dernières traces d'un poète assassiné.

                                                                          Jean Malrieu

* texte écrit fin février 1965

 

Les Derniers Poèmes (1)

La nuit tombe

Si le soir qui bleuit adresse encore aux pavés son ancien discours, un triangle nouveau d'inquiétude envahit tout un fragment du tableau comme un coin de lumière pâle.

Ainsi du promeneur innocemment blasé surgit comme un gonfanon l'impérieux sursaut de son sang. Ainsi de la façade sans grimace un chant fatigué suinte, fleur délétère aux racines d'armoires éventrées.

Mais nul n'a mesuré d'un empan naturel l'étendue bègue de sa soif ni d'un souffle équitable l'atroce simplicité du désir.

Il nait du soir un vieil enseignement arqué comme un oeil au centre de l'incarnat et qui détourne de leur journal les retraités grisâtres derrière leurs persiennes.

Pensées au niveau des lèvres, tourbe lente des paroles non proférées, vieilles croix promenées sans autre encombre que les fenêtres translucides à travers la terne relaxation des paupières...

Réponse de la rue par sèches constations sans pour cela que se départissent les choses de leur magnétisme à vivaces embranchements...

La nuit tombe, dirait un sage.

                                                             21/10/1959

* *

Tremblement

Il y a un tremblement..
C'est sur les ponts parfaits du mois
une foule minuscule,
mains au vent.
Chacun son phare sous le front.


Dans l'inexorable enchaînement
des naissances
une naissance phosphoresente.
Chaque être percuté, mort ou vif.


Là où se noue le multiple
préside un oeil tendre
et si l'on s'abaisse à fixer
quelque intention
voici le feu craquelé
qui chante
à tue-tête.


Il y a parfois un tremblement
Et parfois
L'ombre rafraîchissante
passe.

                                       fin février 1960

                                       Gérald Neveu

15:06 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

11/07/2016

"La Louange", de Pierre Jean Jouve

Le 15 août 1945, les éditions Egloff (Genève) faisaient paraître La Louange, de Pierre Jean Jouve. Voici l'un des poèmes de ce recueil :


Plaine des renards


     Vert est ce terrain d'onde au moment du blé vert
     Verts trois arbres venteux, vert l'espoir sérieux
     Vert le bois qui chemine en dormant au travers
     Vert le sillon, et l'âme, ô grandeur de mes yeux


     Vert et gris de la pierre et limpide colère
     Du ciel ; à tout jamais tranquille charité,
     Les corneilles s'en vont vers l'horizon sévère
     Où sera le brouillard géant de la cité.


                                              Pierre Jean Jouve

19:16 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

04/07/2016

Margherita Guidacci (1921-1992), traductions inédites

Canopo

Guardo il fulgore di Sirio e mi chiedo
se il tuo, che dicono gli somigli
nell'altra metà del cielo, potrò mai
contemplare con questi occhi di carne,
o soltanto il pensiero, discendendo furtivo
come fa ora, lungo il meridiano,
t'inseguirà in quel mare
sconosciuto per me, eppure amato,
dove guidi in silenzio la tua prua,
nocchiero astrale, Canopo.

                        Margherita Guidacci


Canope

Je regarde l'éclat de Sirius et je me demande
si je pourrais jamais
contempler de mes yeux
le tien que l'on dit semblable
dans l'autre moitié du ciel,
ou si ma pensée, descendant furtivement
comme maintenant, le long du méridien,
sera seule à te suivre sur cette mer
inconnue de moi, et pourtant aimée,
où tu mènes en silence ta proue,
Canope, pilote astral.

                    trad. Bruno et Raymond Farina

 * * 

Meteoro d'inverno

Stelle fugaci, delfini del cielo,
con voi viaggia la mia anima,
un guizzo luminoso nelle onde
turchine della notte,

verso i lontani amici desiderati
che forse scorgono il segno, e pensando
con la mia stessa nostalgia
a dolci ore passate insieme

pregano ci sia dato un nuovo incontro,
ed è già esaudimento la preghiera :
il simultaneo affetto, nella scia della stella,
ci stringe in un abbracio immateriale.

                                         Margherita Guidacci

 

Météore d'hiver

Etoiles fugaces, dauphins du ciel,
avec vous voyage mon âme,
brève lueur sur l'eau
bleu sombre de la nuit,

vers des amis lointains et désirés,
qui peut-être discernent le signe et, en pensant
avec la même nostalgie que moi
aux douces heures passées ensemble,

prient pour que nous soit donnée une nouvelle rencontre,
et leur prière s'exauce d'elle-même :
un élan simultané, dans le sillage de l'étoile,
nous réunit en une immatérielle étreinte.

                               trad. Bruno et Raymond Farina