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10/11/2019

"La naissance du jour", de Colette, aux éditions Flammarion, 1928

Quand elle écrit "La naissance du jour", Colette est parvenue au moment de sa vie où, les passions apaisées, elle regarde plus sereinement son passé. Un modèle l'inspire dans cette recherche d'une sorte de sagesse : celui de sa mère, Sido, à qui l'année suivante elle consacrera un livre qui porte ce nom (1929). Entre Colette et cet être qui a protégé et enchanté sa jeunesse, il y a en commun un profond accord avec la nature. "La naissance du jour" commence par une lettre de Sido annonçant à son gendre qu'elle renonce à un voyage pour ne pas manquer la floraison trop rare d'un cactus...
Accord instinctif mais nourri d'une connaissance et d'une pratique pleine d'une minutieuse attention. Dans sa maison de Provence, La Treille Muscate, près de Saint-Tropez, Colette recueille toutes les beautés de la vie immédiate, parvenue qu'elle est à cette curiosité désintéressée, nécessaire à la vraie contemplation.

*

Est-ce ma dernière maison ? Je la mesure, je l'écoute, pendant que s'écoule la brève nuit intérieure* qui succède immédiatement, ici, à l'heure de midi. Les cigales et le clayonnage neuf qui abrite la terrasse crépitent, je ne sais quel insecte écrase de petites braises entre ses élytres, l'oiseau rougeâtre dans le pin crie toutes les dix secondes, et le vent de ponant qui cerne, attentif, mes murs, laisse en repos la mer plate, dense, dure, d'un bleu rigide qui s'attendrira vers la chute du jour.
Est-ce ma dernière maison, celle qui me verra fidèle, celle que je n'abandonnerai plus ? Elle est si ordinaire qu'elle ne peut pas connaître de rivales.
J'entends tinter les bouteilles qu'on reporte au puits, d'où elles remonteront, rafraîchies, pour le dîner de ce soir. L'une flanquera, rose de groseille, le melon vert ; l'autre, un vin de sable trop chaleureux, couleur d'ambre, convient à la salade - tomates, piments, oignons, noyés d'huile - et aux fruits mûrs. Après le dîner, il ne faudra pas oublier d'irriguer les rigoles qui encadrent les melons, et d'arroser à la main les balsamines, les phlox, les dahlias, et les jeunes mandariniers qui n'ont pas encore de racines assez longues pour boire seuls au profond de la terre, ni la force de verdoyer sans aide sous le feu constant du ciel... Les jeunes mandariniers... plantés pour qui ? Je ne sais. Peut-être pour moi... Les chats attaqueront par bonds verticaux les phalènes, dans l'air de dix heures bleu de volubilis. Le couple de poules japonaises, assoupi, pépiera comme un nid, juché sur le bras d'un fauteuil rustique. Les chiens, déjà retirés du monde, penseront à l'aube prochaine, et j'aurai le choix entre le livre, le lit, le chemin de côté jalonné de crapauds flûteurs...
Demain, je surprendrai l'aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle... Le chemin de côte qui remonte de la nuit, de la brume et de la mer... Comme tout pourrait être simple... Aurais-je atteint ici ce que l'on ne recommence point ? Tout est ressemblant aux premières années de ma vie, et je reconnais peu à peu, au rétrécissement du domaine rural, aux chats, à la chienne vieillie, à l'émerveillement, à une sérénité dont je sens de loin le souffle - miséricordieuse humidité, promesse de pluie réparatrice suspendue sur ma vie encore orageuse - je reconnais le chemin du retour. Maint stade est accompli, dépassé. Un château éphémère*, fondu dans l'éloignement, rend sa place à la maisonnette. Des domaines étalés sur la France se sont peu à peu rétractés, sous un souhait que je n'osais autrefois formuler. Cette fraîcheur de poudre d'eau, ce doux leurre, cet esprit de province, cette innocence enfin, n'est-ce pas l'appel charmant de la fin de la vie ? Que tout est devenu simple...

Colette

_____________

* la sieste.
*
résidence de Colette en Franche-Comté vers 1905 (elle avait alors trente-deux ans).

12:00 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

05/11/2019

"D'après nature", de Michaël Glück, éditions Voix d'encre, octobre 2000

Bestiaires

DÉTAILS

Je sais de l’enfance la douleur, l’embarras, qu’il y a à dire, à nommer ; je sais la brûlure et l’impossible innocence de la parole, et combien elle déchire les lèvres, comment elle dépose ses légions d’horreur sur les tympans. J’ébaucherai un jour l’inventaire des mots qui laissèrent en moi d’irréparables lésions. Écrire fut façon de me taire et illusoire sauvegarde, illusoire garde-fou contre la tentation, l’inévitable nécessité de nuire. Des drames privés aux tragédies de l’Histoire, le spectacle de la parole, sous mes yeux, a toujours été violent. Écrire me fut résistance, misérable effort pour apaiser les éclats d’un monde menaçant qui avait en moi, comme hors de moi, son repaire. J’occupais les heures mortes et solitaires à tracer d’une main malhabile, avec leurs hampes et hastes, virgules et accents, des lignes noires qui dessinaient les barbelés d’un enclos où je croyais respirer parce que je renonçais à une parole qui m’était de toute façon interdite. Je m’inventais cette frontière d’une phrase infiniment déroulée, qui eût épuisé tous les mots pour les mettre à l’épreuve. Je dressais des listes, je faisais des collections de mots, je multipliais le monde, conscient, peu à peu, que le monde quoi qu’il en soit se déroberait sans fin, que je m’épuiserais avant de l’épuiser.

Michaël Glück

07:11 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

04/11/2019

"Points d'eau", de Stani Chaine, éd. de l'Envol, 1997

Ce corps est une forme et jamais ne songe à partir, allant vers la fraîcheur dans le nu et l'attente, le feutre et le silence. Sans aucune mémoire.
Lente, l'eau, lente, remonte liquide et fluide et passe dans la forme de celui qui la suit, l'épouse ou la défait, l'envahit puis l'oublie. Rampe, l'eau, rampe, s'évapore ou se mêle et jamais ne se noie, aspirée vers la terre, aspirée par le ciel encore et toujours en retour.
Plonge, alors, plonge, et tes doigts tisseront ses cheveux, et tes doigts la sentiront qui s'enfuit mais qui fait l'immobile.
Alors, nage. Longuement, nage, pour ne pas t'avancer mais fondre dans la nage, le dos sec, au geste minimum, au plus tendre équilibre entre vivre et mourir.
Et là, faudrait-il encore la plus forte violence comme une délivrance à pulvériser la mer dont je connais pourtant tous les espaces intimes ?


Stani Chaine

10:54 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)