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11/04/2017

"Cher maître - Lettres à Rodin 1902-1913", de Rainer Maria Rilke, présentées par Kitty Sabatier

Chaque existence d'artiste, d'écrivain, suit un rythme qui lui est propre : à l'irruption météorique de Rimbaud s'opposerait le mûrissement, la germination presque végétale de Rilke. Il le sent, le sait, - et tente de ne pas, au moins, y faire obstacle : il doit nourrir cette croissance, accepter que les feuilles mortes se détachent, que des branches tombent. Ainsi,  laissant de côté ses premiers poèmes, précieux, frêles - de la "porcelaine" dira Robert Musil - il pourra s'acheminer peu à peu vers le marbre - des Elégies de Duino, des Sonnets à Orphée. Sur ce chemin il y aura Paris : les tortures de la solitude totale, la pitié impossible envers les mendiants, les moribonds, la nostalgie d'une noblesse perdue - de tout cela témoigneront les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Puis, pour transformer l'angoisse en "choses", il y aura Rodin.

Rilke le découvre grâce à Clara Westhoff, sculpteur qui devient sa femme en 1901, il lui écrit, dès 1902, pour lui soumettre un projet de monographie (dont la première partie paraîtra bientôt, en 1903, et la seconde en 1907), il lui rend visite et devient même son secrétaire, avant qu'une rupture ne les sépare, en mai 1906 - il semble que Rilke se soit lassé d'une tâche tout de même subalterne, et qui l'empêchait de se consacrer à ses propres œuvres - mais la correspondance ne s'interrompra pour autant.

Rodin est devant lui non comme le représentant de cette qualité vague que l'on nommerait le génie mais simplement comme le symbole vivant du travail - et c'est le travail qui confère à l'existence de l'artiste sa valeur. "Je sens que travailler c'est vivre sans mourir" lui écrit Rilke. La leçon de Rodin est qu'il faut sans cesse s'enfoncer plus avant dans son travail, y être "comme le noyau l'est dans son fruit", pour arriver à "faire" - et alors c'est "la vie créante". Il faudrait lire, en complément, pour les récits qu'on y trouve de ses dialogues avec Rodin, de leurs promenades, de leurs visites au Louvre, ses lettres à Clara ou à Lou Andréas Salomé - à qui il parlera bientôt d'un autre intercesseur : Cézanne.

Cette édition, si elle ne propose pas toutes les lettres de Rilke (elle reprend l'édition de 1931 - les lettres, écrites bien sûr en français par Rilke, n'ont été que modérément corrigées) offre en revanche - c'est le propre de cette belle collection - un travail original de Kitty Sabatier.  Elle mêle ici, avec subtilité, des calligraphies arabisantes, des sortes de stèles comme gravées de phrases de Rilke, des pages aquarellées ou griffées d'onciales, à la Cy Twombly - aux reproductions de l'écriture, soignée et un peu enfantine, de Rilke. 

Notre lecture, ainsi, s'attarde, prend le temps de s'établir dans cette chambre d'échos, entre les mots du poète, les sculptures de Rodin qu'il évoque, et ces lettres, ces mots colorés, qui échappent au corps des phrases pour devenir taches, blocs, plumes légères - l'oeil écoute alors.

                                                                                Thierry Cécile

Cher maître - Lettres à Rodin 1902-1913, Rainer Maria Rilke/Kitty Sabatier, éditions Alternatives, 95 pages, 19,50 €

14:53 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

10/04/2017

"La maison du joueur de flûte", d'Alexandre Vialatte, éditions Arléa-Les Fruits du Congo

Les textes inédits des écrivains célèbres sont des pièges redoutables. Il existe tout un petit commerce de l'édition qui fait son beurre en exhumant du plus profond des tiroirs à secrets les livres de comptes de Marcel Proust, les tables de records des exploits onanistes de Paul Léautaud ou les griffonnages infantiles et dissertatoires de l'élève Gide. Tous textes qui peuvent certes retenir l'attention des archéologues du talent, des indicateurs biographiques ou des apôtres de la psychanalyse, mais qui ne présentent que rarement pour les lecteurs que nous sommes d'autre intérêt que de nous permettre de constater - fière découverte ! - que Proust a été un bourgeois, Léautaud un vieux cochon et Gide un enfant. Il suffisait de lire leurs vrais livres pour s'en douter.

Pourtant, dans les ventes aux enchères des bibelots de la gloire, il arrive aussi parfois que l'on déniche un trésor. Dans l'armoire, sous les piles de vieux draps qui sentaient la lavande, sous les couronnes de cols amidonnés et les boîtes de boutons dorés, les héritiers ont retrouvé un tas de vieux papiers ficelés : des lettres en désordre qu'ils ont gardées pour eux - tant mieux - et une liasse de feuilles abandonnées, un roman, un essai, un recueil de poèmes que l'on avait caché là pour mille raisons possibles.

Dans le cas de la Maison du joueur de flûte, la raison saute aux yeux : il s'agit d'un écrit intime. Les deux termes sont à prendre en cause : entendez qu'il s'agit véritablement d'un écrit, un texte soigneusement mis au point, travaillé sans hâte, enrichi de toutes les couleurs et de toutes les nuances d'une imagination serrée et vagabonde, construit selon une logique absolument rigoureuse qui ménage les progressions, superpose les tons - de la caresse rieuse à la plongée tragique, - pondère les paradoxes de manière qu'ils enchaînent tout autant qu'ils libèrent, et dispense son flot d'images avec autant d'audace que de générosité.

Mais il s'agit aussi d'un texte dans lequel Alexandre Vialatte se livre, beaucoup plus qu'il ne l'a jamais fait et ne le fera jamais, d'un livre écrit comme à haute voix, pour soi-même, dans un moment de doute et de détresse, quand il importe de faire le point, de repérer ses bouées, de faire le ménage dans ses pensées et dans ses chimères. Et c'est probablement par excès de pudeur, parce qu'il pensait, l'Auvergnat aigu et rêveur, que le spectacle de ses angoisses n'intéressait pas ses lecteurs, qu'il s'est décidé à ranger ce récit, trop objectivement littéraire pour être détruit et trop subjectivement douloureux pour être publié. L'édition de la Maison du joueur de flûte est évidemment une manifestation supplémentaire de la grandeur d'Allah.

Le livre a été écrit, nous indique Ferny Besson, l'ange tutélaire des sectateurs de Vialatte, au cours de l'hiver 1943-1944, c'est-à-dire avant le long silence qui précède les Fruits du Congo, roman publié en 1951 (éd. Gallimard). Un silence qui est aussi celui de la torpeur française, de la destruction par la défaite d'une manière de penser et de vivre, celui du spectre de la disparition de la France comme valeur, que ce soit sous le cuir des bottes nazies ou engluée dans le caoutchouc du chewing-gum yankee.

La Maison du joueur de flûte peut, sans scandale, être lue comme un salut ultime et douloureux à un pays qui disparaît. L'histoire elle-même, celle d'un photographe, propriétaire d'une vaste et magnifique demeure, qui accueille les êtres les plus fantasques et les plus merveilleux, et qui se trouve, peu à peu, exclu de sa propre maison, provoque des enchaînements d'images suggérant l'exil intérieur, le désenchantement, la nostalgie d'un monde qui se fige dans des attitudes et dont il ne reste plus qu'un immense musée Grévin de figurines, un cimetière de fantômes encore un peu agités, et quelques âmes de jeunes gens promis aux plus hautes destinées et condamnés par la rudesse des temps à ne plus espérer la gloire que dans les dépenses de la frivolité.


                                                                                                     Pierre Lepape

16:25 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

07/04/2017

"Transit", d'Anna Seghers, traduction de Jeanne Stern, éditions Alinéa

Marseille, l'"hiver terrible" 1940-1941. Des milliers de fugitifs errent de café en café, de consulat en consulat, dans l'attente du "transit, ce document garni d'un dérisoire ruban", qui, en les autorisant à "traverser un pays s'il est bien établi qu'on ne veut pas y rester", leur permettra d'embarquer vers la liberté. Parmi eux, la romancière allemande Anna Seghers, exilée à Paris depuis 1933 et qui a perdu, dans la tourmente, jusqu'au manuscrit de son dernier roman, la Septième Croix. Une copie, envoyée à temps à New York, a néanmoins été retrouvée ; le livre deviendra, notamment aux Etats-Unis, l'un des grands succès littéraires de l'après-guerre.

Témoignage hallucinant sur la condition de ces hommes venus des quatre coins de l'Europe - artistes allemands "dégénérés", juifs, déserteurs, anciens combattants de la guerre d'Espagne..., - pour se retrouver, acculés à la Méditerranée et aux prises avec une bureaucratie monstrueuse, tandis que s'approche la mort, avec son drapeau à croix gammée, Transit se présente sous la forme d'un roman, le plus fascinant qu'ait écrit Anna Seghers.

Évadé successivement d'un camp de concentration allemand et d'un camp de travail français, la narrateur croit avoir trouvé à Marseille un refuge sûr. Mais il lui faut, dès son arrivée, déchanter. Pour avoir le droit de rester, il faut un certificat de départ. Le voici donc entraîné malgré lui dans la ronde de plus en plus échevelée, à mesure que les échéances approchent. Sur son chemin, comme dans un mauvais rêve, défilent toute une série de personnages, dont les mésaventures semblent autant de variantes du Procès de Kafka.

Après avoir franchi, croit-il, toutes les épreuves : visa de sortie, affidavit, certificats de séjour, attestations diverses..., l'un des "transitaires" se voit refuser l'accès à la passerelle du bateau, faute de feuille de libération du camp, dont il a réussi à s'évader à l'arrivée des Allemands ! Un autre, muni de papiers polonais, doit repartir à la case départ, son village natal étant devenu entretemps lituanien.

Une femme, surnommée la "Diane chasseresse des consulats", ne se sépare jamais de deux dogues gigantesques qu'elle s'est engagée, en échange de l'affidavit d'un vieux couple américain, à amener sains et saufs par-delà l'océan. Épuisé par cette course sans fin, les premiers papiers obtenus étant chaque fois périmés au moment où l'on réussit à décrocher les derniers, un chef d'orchestre tchécoslovaque, dûment engagé par contrat à diriger une célèbre formation de Caracas, meurt terrassé en apprenant qu'il lui manque encore une ultime photo...

Ce n'est pas le moindre mérite de Transit que l'extraordinaire véracité avec laquelle l'auteur a saisi sur le vif toute l'atmosphère d'une époque et d'une ville : rafles nocturnes dans les hôtels borgnes surpeuplés, officines louches où des entremetteurs corses proposent contre espèces sonnantes les combines les plus ahurissantes, rumeurs et conciliabules dans les cafés bourrés de réfugiés aux abois, sous l’œil indifférent des autochtones. "Vous autres, s'entend dire le narrateur, vous êtes bizarres, vous n'attendez jamais que les choses s'arrangent d'elles-mêmes".

Mais au-delà du constat, et il y a tout à gager qu'il n'est que trop véridique, le propos de Transit est d'être une parabole sur l'absurdité de la condition humaine, faute d'un dessein susceptible de lui donner un sens. "Tout se prouve par la décision qu'on prend et rien d'autre", écrit Anna Seghers dans une petite phrase que nos existentialistes auraient sûrement pris à leur compte.

Tel sera l'enseignement que retirera le narrateur au terme de l'épreuve d'un amour impossible, dont l'histoire constitue la trame du roman. Celui-ci restera finalement à Marseille, afin d'"y partager avec ses copains les jours bons et mauvais, les gîtes et les persécutions". Anna Seghers parviendra, quant à elle, à s'embarquer pour le Mexique, étape provisoire sur le chemin qui la ramènera, la guerre finie, à Berlin... de l'autre côté du Mur.


                                                                                 Jean-Louis de Rambures