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02/11/2018

Pascal Ruga : l'acte d'écrire

A quoi bon s'arrêter d'écrire, on n'en dira jamais assez de tout ce tremblement, que ce soit du feu ou de ses cendres, sans compter l'infinité des autres choses. Rien n'est à cacher, le spectacle nous appelle sans cesse. Les morts et les vivants s'essayent aux pointes sur une corde tendue entre l'être et le non-être. Sur la place publique s'émiettent les mille et une tentatives de vouloir s'en sortir. Les océans retiennent à peine leurs vagues sur ce grain de sable que nous tournons en tous sens, granit désabusé qui ne sait trop que faire de toutes ces aventures où se relient les espaces dans la topographie des mondes éclatés, monde dont nous ne sommes plus que le revers d'une pièce où s'expose encore malicieusement l'histoire d'un portrait, le nôtre, le plus souvent. Et de jouer avec lui nous fait le témoin de ce qui passe, inlassablement passe.
Immergeons-nous en cette immensité des choses dont parfois la lumière nous aveugle, mais nous n'avons pas à sauvegarder quoi que ce soit. Participons à l'innocence de ce qui nous entoure, laissons le mystère nous guider vers l'inconnu. Nous le savons, ce ne sont que des mots, mais de le savoir fait déjà que nous sommes en mesure de les dépasser. Le silence se cultive.


Pascal Ruga, in Plain-chant de minuit, éd. Lettres vives, 1989 

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24/10/2018

"Sans titre", Pierre Dhainaut, 2011

A la mémoire de cet artiste majeur du vingtième siècle, Wols, [dans le catalogue de son expo de dessins, qui s'est tenue de mai à septembre 2012], et en résonance indirecte avec l'ensemble de poèmes qu'il m'a confiés, à paraître dans le soixante-quatorzième numéro de Diérèse*, Pierre Dhainaut a écrit :

          "Craindre l'abîme, c'est craindre l'éternité
           Craindre la mort, c'est craindre la naissance."

Wols


Je n'obéis qu'à un appel : ce qu'il me réclame, comment le saurais-je ? Comment lui serais-je fidèle ?

Je n'ai ouvert les yeux, jadis, comme on prend l'air quand on étouffe, que pour dérober au loin ce que l'on nomme astres ou plantes ou roches ou larves, j'ai presque oublié les définitions, j'emportais leurs images, sous mes paupières. Je réinventais l'horizon, je ne suis pas parti. J'ai soulevé aussi les couvercles, les écorces, les dalles : ce qui grouille, qui échappe, je le scrutais, je le fixais, j'aurais voulu du moins. Les pages des livres, une à une, je les arrachais. N'emploie les mots, me disais-je, que s'ils sont des échardes : en profondeur, qu'as-tu éprouvé ?

Je ne touche à présent que des entailles, des cicatrices dont les bords s'écartent, des failles, immenses et trop étroites : je rentre en l'invisible. Où donc ? La gorge est si obscure, puis la poitrine, puis le ventre, tous les repères font défaut.

Je me trompe, je tiens tête encore. Quelle parole défendrait à l'espace de s'écrouler ? Si je me tais, la chute est identique, aveugle.

Je ne résiste pas longtemps, certes, et cependant j'en suis sûr, ce n'est pas assez. Où donc, vraiment ? Ai-je le droit de poser des questions ? J'ai dit "espace", mais aucun terme ne coïncide. A la surface de la peau ces plis, ces rides, ces stries, tandis qu'en bas sourd, prolifère, je ne puis maintenant me tromper, une mémoire se délivre, qui n'est pas la mienne, pourquoi resterais-je étranger ? Seul compte, même par bribes, le mouvement. Tel sera mon rôle, apprendre à ne rien diviser.

Je ne sais pas, en fait, ce que je cherche. Ici, le moindre souffle aussitôt se change en rafale, c'est la nuit qui se crée une forme à travers des corps, celui-ci, celui-là. Elle communique sa fougue.

Je tremble. Je tremble et je me tends. Il faut que j'avance la main. A-coups, gestes patients, déjà interrompus, d'abord ils interviennent tour à tour, très vite ils se ressemblent : errante, consentante, infaillible, de plus en plus elle entendra l'appel.

J'essaie de la rejoindre, en vain. Pourtant, qu'elle se blesse, je me blesse. De la chair lisse qui se mêle à de la chair rugueuse, du bout des doigts à peine, en la heurtant, a-t-elle cru reconnaître une bouche, des orbites, s'agit-il d'un visage ? A qui appartient-il ? Elle y pénètre. La voici prête à ne pas se reprendre. Le rythme, le rythme commande. Ce qui lui manque soudain la comble, ou le contraire. Chaque fois davantage.

Je prétends raturer quand elle abandonne ses traces, ses taches. Elle poursuit. Je commence à voir, j'écoute à sa pointe ce bruit de lames accourant, s'abattant sur des digues, les renversant : après les râles les cris, après les cris peut-être le silence... Que la main saigne, perde son poids, elle passera tout entière au-dehors. Au-dehors, c'est-à-dire au tréfonds. Des plaies devenues lèvres, une respiration verra le jour. Qu'importe alors que j'aie froid, que je brûle.

Je n'ai pas de nom. Les yeux ne regardent qu'à l'instant où ils ont la mort en face, et cet instant, les poèmes le répètent, ils en perpétuent la naissance, ils empêchent le temps d'achever le travail. Qui je suis, je l'ignore. Je tomberai, je ne tomberai pas. Qui d'autre, qui d'autre appelle, qui doit venir ?


Pierre Dhainaut


* actuellement entre les mains de l'imprimeur.

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22/10/2018

Jacques Réda rend hommage à Christian Bobin

Vous connaissez, il va sans dire, Jacques Réda, qui a aussi publié in Diérèse opus 54 ses "Destins des étoiles" (p.44 à 47, numéro à présent épuisé). Poète de son état, il a dirigé la NRF et je me souviens de son passage à la tête de cette revue par le fait que jamais à mon souvenir autant de poètes, de qualité, n'ont trouvé là voix au chapitre... Jacques Réda est né à Lunéville en 1929, amoureux de jazz on le sait (Jean-Michel Maulpoix lui a consacré un numéro de la collection "Poètes d'aujourd'hui", chez Seghers). Au vrai, j'ignore si les deux poèmes qui suivent, écrits en hommage à Christian Bobin, ont été repris en livre par l'auteur du Grand Orchestre,* mais voici :

Deux images bourguignonnes

                                                 à Christian Bobin

Montaubry

 

     Quittant les Vaux sauvés du temps entre leurs bois
A mi-côte, quand on descend du village sévère
     (Villeneuve-en-Montagne), on s'arrête : tu vois
Tout-à-coup resplendir en bas comme un éclat de verre
     L'étang jeté dans l'herbe où, presque à chaque fois
Qu'on a passé le jour à circuler dans les collines,
     On va prendre un long bain de calme et de fraîcheur
L'ombre des charmes tout autour est épaisse     des lignes
     Unissent l'eau profonde au sommeil d'un pêcheur.
Le soleil couchant prend tout droit dans la plus longue branche
     Sur l'eau plus sombre alors un chemin de clarté.
Surgi de la masse des bois obscurs jusqu'à la frange
     Ombreuse où nous buvons le vif aligoté,
S'achève en étincelle au fond de nos verres qui penchent.

* *

 

Canal du Centre

D'un côté l'Atlantique et d'un autre la mer
D'Ulysse, par la Loire et la Saône. D'écluse
     En écluse on a vu l'amer
Marinier qui halait son chargement (incluse
La marmaille sautant en tous sens sur le pont,
Et la femme attendant son tour à la bretelle) -
     Thulé, Golconde, l'Hellespont,
Croisières ! - à Montceau, le front bas, on dételle
Pour un sommeil bercé par le marteau-pilon
Du Creusot. Au matin de nouveau l'eau plus verte
     Que les rangs des vignes où l'on
Se faufile après Saint-Léger, mais plus inerte,
Et sans grappes, comme la vie. Encore un bief,
encore un verre pour grimper l'horizontale,
     Car c'est là qu'est le vrai relief :
Dans un sens, ou dans l'autre, on monte. Et l'on s'installe
Dans l'effort monotone et lent. Ah, peupliers,
Vous êtes bien heureux de pousser la racine
     Sur place. Nous, genoux pliés,
Quel arbre ambulant tors à la longue on dessine !
Mais repos désormais aux frères canalous
Qui redressaient l'échine et gueulaient à l'étape,
     Accommodants comme des loups.
Maintenant c'est le luxe à moteur qui se tape
L'attente à l'écluse et s'ennuie, et fait des ronds
Dans l'eau par-dessus la rambarde, avec casquette
De capitaine, et potirons
De ces dames à l'air. Elle était moins coquette
La marine, jadis. Un dernier vrai chaland
Toise encore parfois ces matelots d'eau fade,
     Comme les pêcheurs somnolant
Ou les vieux qui le soir arrosent leur salade.
Mais le canal aux berges qui s'éboulent, va
Dédoublant la beauté calme du paysage
     Et le passant qui, dans l'image
Croit voir l'accompagner celui qui le rêva.

                                                           Jacques Réda