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12/08/2020

"Beauregard", de Philippe Jaccottet, éditions Zoé, décembre 1997, 48 pages

Aujourd'hui, je dirai seulement de ce jardin que j'y ai vu, d'année en année, la lumière circuler comme un enfant qui jouerait. D'année en année, c'est vrai, je la voyais moins bien, j'avais plus de peine à la suivre, à lui parler. Mais elle jouait toujours sous les feuillages accrus, sans rides, elle, sans cicatrices et sans larmes. Parce qu'elle est entre les choses, elle paraît inaltérable, éternelle même. Et c'est grâce à ces verdures fragiles, à ces jardins changeants, précaires, qu'on la voit. Qu'on y repense un instant entre deux pensées plus sombres ou plus avides. Les plantes murmurent sans cesse de la lumière. Il faudrait trouver ce que dirait Dieu, ou du moins une joie suprême. L'obstacle, l'écran qui les révélerait.

(Ici, de nouveau, surgissent les couleurs, sur fond de terre, à l'abri des cyprès, dans leur enclos sombre ; le troupeau des couleurs, des fleurs - et il y a aussi les feux des saules, une charrette, un homme accroupi, travaillant on ne sait à quoi, un arrosoir. Le rose insaisissable, jailli, suspendu : vol arrêté. Dans l'abri, derrière les barrières vertes, ces braises qui ne brûlent pas si on les prend dans sa main, mais s'y éteignent vite. L'aube des arbres, du bois. Comme il est étonnant que cela doive se changer bientôt en fruit rond et lourd, tels des œufs d'oiseaux... Arbre un instant couvert d'ailes, qui vont tomber, jaunir, s'éparpiller, se remélanger à la terre encore humide.)

Là-haut, ces abeilles froides - chassées par celles du soleil. Je voudrais marcher là-haut maintenant, atteindre le bord de ces miroirs, de ces lacs qui se résorbent lentement, y plonger le visage - au-dessus des arbres et des fleurs.

 

Philippe Jaccottet

11:14 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

11/08/2020

"C'est la vie", de Gil Jouanard, éditions Verdier, janvier 1997, 112 pages, 80 F

Lorsque l'homme s'avisa de passer de l'état de nature à celui de culture, il se ménagea des espaces intermédiaires, qui lui permettaient de garder un pied dans le vaste monde tout en sécurisant ses mœurs et ses réflexes dans les abords d'un "chez-soi". Déjà, il avait inventé la campagne, compromis entre la luxuriance de la planète exempte d'intentions et son propre ego, implosant de desseins et de désirs. De moyen terme en pis-aller, il en vint enfin, tardivement, aux confins de la protohistoire et de l'histoire, à concevoir ce modèle réduit d'univers qu'à l'avenir constituera le jardin. Franchement utilitaire dans un premier temps, celui-ci ne tarda pas à joindre l'agréable à l'utile et, sans négliger l'usage potager et fruitier, il se mua en microcosme ornemental, voué à l'agrément des sens et au repos de l'esprit. Il serait peut-être même pertinent de considérer que c'est lui, le jardin, qui a inventé l'homme moderne, quelque part entre la Grèce ancienne et l'Andalousie médiévale. N'est-ce pas d'ailleurs le "jardin d'amour" qui, dans les pays de langue d'oc, fit éclore cette disposition affective et mentale dont devaient à jamais se trouver bouleversées les mœurs européennes ? Morcelant le visible, le jardin suggéra à l'humain, jusque-là spontanément grégaire, l'idée révolutionnaire de l'individualité. Ayant ainsi fait son œuvre, il retourna à sa vocation d'espace de succulence et de beauté, modèle réduit et unité de mesure du vaste monde. On n'y travaille plus guère ; on s'y promène en rêvassant.


Février 1993

Gil Jouanard

02:38 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

10/08/2020

"De singes et de mouches", de Jacques Dupin, orné d'encres de Pierre Alechinsky, éd. Fata Morgana, 64 pages, 777 exemplaires

            "A poem is not made of words"
            "Un poème n'est pas fait de mots"

                                George Oppen


   Tant que je respire ils dansent


    une danse aux bras trop longs
    une pensée volubile
    une langue de verre une langue


    de soufre
    et de pigments de fer égarant

 

    l'ocre de l’œil
    excrémentiel


    le bleu grisou de l'interstice.


    Ils dansent     ils sont revenus


    graffitis sur la paroi
    métaphores dans le nuage


    pour ensanglanter la sphinge
    décaper à mort

 

    de sa lèpre     de ses mouches
    de son arrière-saison de lances
    lunaires


    la pointe de feu
    de l'énigme


    (un élargissement du soleil
    un coma
    du ciel second


    sa grimace dans la vitre
    aveuglant le verre)


    et le soufre.

 

Jacques Dupin

08:10 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)