241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/05/2016

Henri Michaux, d'épreuves en exorcismes

Nous en étions restés, dans une précédente note blog - que je vous invite à relire, pour retrouver le fil un moment rompu ! -, à René Tavernier, qui publia parmi les plus beaux poèmes de Henri Michaux dans sa revue Confluences, textes qui seront repris in "Epreuves Exorcismes". Citons "Ecce homo", poème dédié à Mayrisch Saint-Hubert, texte paru dans le numéro 20 (juin 1943). Loup Mayrich accueillit le poète avant la guerre dans son château de Colpach, au Luxembourg, propriété où elle mourra, en 1947. [Permettez-moi cette digression : cette résidence de Loup Mayrich était décrite, par ceux qui y ont séjourné, comme un paradis terrestre. Un château aux murs couverts de tableaux impressionnistes, dans un parc aux arbres centenaires peuplé de statues de Bourdelle et de Maillol ; Aline Mayrich de Saint-Hubert recréera un cadre du même genre, pendant la guerre, dans sa propriété de Cabris, près de Grasse, dont on a dit que c'était "l'un des plus beaux lieux du monde".] ; citons encore, et surtout, "La Lettre", parue dans le numéro 27 (décembre 1943), un texte majeur dans l'oeuvre du poète. Là même où Michaux a voulu donner un équivalent moderne de la poésie épique de l'Antiquité et de l'âge classique : c'est l'épopée de l'oppression et de la résistance à l'oppression, comprenant, dans sa version finale, 23 chants, suivis d'une ligne en pointillés et de la mention "inachevé", ce qui est unique dans l'oeuvre de Henri Michaux.

Riche bourgeois lyonnais, qui avait eu une enfance dorée au bord du lac de Côme, René Tavernier était fort cultivé, inventif, brillant. Il a fait de sa vie une aventure. C'est près de Sainte-Maxime, au bord de la Méditerranée, où Michaux s'était réfugié et où Tavernier avait une résidence secondaire, qu'ils se sont rencontrés en 1942. René Tavernier n'avait que 27 ans, mais il avait déjà un rôle important dans la vie littéraire nationale ; sa revue Confluences était l'organe de la Résistance au grand jour.

Poète, Michaux est devenu parallèlement peintre en 1931, changeant alors, pour reprendre son expression, "de gare de triage". Après ses Narrations (que ne renierait pas un Max Ernst, voir ses étonnantes pages d'écriture insérées dans le catalogue de dessins et gouaches d'Unica Zurn, paru au Point Cardinal, une galerie aujourd'hui disparue, qui faisait angle avec trois rues du sixième arrondissement : précisément au 12 rue de l'Echaudé-Saint-Germain, pour une exposition qui s'est tenue du 9-31 janvier 1962), des frottages, auxquels il se livre de 1942 à 1947 (reproduits par le Musée d'art et d'histoire de Genève, éditions Bärtschi-Salomon, 112 pages : une période intéressante et mal connue du plasticien qu'il fut), des fonds noirs, Mouvements, portraits à l'aquarelle, foules en marche, dessins mescaliniens...

Pour les curieux, Michaux, qui savait se montrer généreux, offrit un carnet de 32 frottages originaux au crayon noir, datés de 1945-46, à René Bertelé, cadeau à un éditeur qu'il estimait particulièrement. Rappelons que René Bertelé, qui a contribué à mieux faire connaître Henri M., a sans doute été, avec l'éditeur Jacques Fourcade, le plus dévoué de ses amis. Commencé sous l'Occupation, ce commerce amical s'est poursuivi après la Guerre. Les étapes les plus marquantes en sont des livres: le Panorama de 1943, qui fait une bonne place à Michaux ; l'anthologie intitulée L'Espace du dedans, préparée en collaboration entre l'auteur et son exégète ; le petit Michaux de la collection "Poètes d'aujourd'hui", en 1946 ; Peintures et dessins, publié par Bertelé lui-même aux éditions du Point du jour, qu'il vient de créer ; enfin, en 1948, toujours aux éditions du Point du jour, Meidosems, ses fameuses créatures fabuleuses, sujets de ses poèmes accompagnés de 12 lithos à même la pierre.

 

MICHAUX FROTTAGE.jpg

 

 

 

 Henri Michaux, frottage original au crayon noir (Circa, 1946) 31 x 24 cm

 

Retour au Lavandou, où le couple demeure jusqu'en juillet 1943. En pleine Occupation, Michaux et sa compagne Marie-Louise Termet décident de s'implanter à Paris, il se marient en décembre de cette même année et s'installent rue Notre-Dame des-Champs. Après tant d'adresses de fortune, Michaux devient un Parisien attaché à la rive gauche. Il habitera ensuite boulevard Raspail ; puis, pour longtemps, rue Séguier ; enfin, après la mort de Jean Paulhan en 1968, avenue de Suffren, au coeur de ce Paris littéraire et artiste où vivent aussi beaucoup de ses amis, lieu de la plus grande présence humaine possible. Ce qui ne signifie pas qu'Henri M. ait jamais aimé le regard des autres : dans son dernier logement par exemple il n'y avait pour tout regard vers le dehors qu'une ouverture zénithale... La grossesse de Marie-Louise lui inspire un livre étonnant, un aveu : "Tu va être père, d'un certain Plume", entre la crainte, l'horreur et la tentation, mais la naissance n'a pas lieu. Ce recueil, composé de 25 feuillets non foliotés, sera imprimé en 1943, à 300 exemplaires, par Pierre Bettencourt, et se vendra sous cape, à Paris. Il porte une couverture verte, jaune, rouge et noire et ne sera repris que dans les Cahiers de L'Herne, en 1966, p. 331 à 333 ; enfin, dans La Pléiade.

Chacun de nous a des souvenirs heureux des lieux où il a été enfant, et en garde la nostalgie. Chez Michaux, rien de tel. Il a été privé de cette privation : il a bien la nostalgie d'une enfance, mais d'une enfance autre que la sienne, en  des lieux autres que Namur (où il est né, au 36 rue de l'Ange, dans la vieille ville) et Bruxelles. Ce qui fut la demeure familiale est le négatif de cette résidence idéale de l'enfance. A plus de quatre-vingts ans, le poète fera une sorte de pèlerinage sentimental à l'envers dans ces lieux. Il ne les retrouve pas, ou ne les reconnaît pas. On ne peut ici que rapprocher cette enfance anorexique (ce dont souffrait le jeune Michaux : "Il continue à avoir le dégoût des aliments, les fourre enveloppés de papier dans ses poches et, une fois dehors, les enterre.", in "Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d'existence" de celle de Rimbaud déclarant : "Ma ville natale est supérieurement idiote entre toutes les villes de province".

Et aujourd'hui me direz-vous, quid du 36 rue de l'Ange ? : il ne subsiste qu'une plaque "Ici est né le poète Henri Michaux", sur ce qui était devenu une banque... Mais une plaque fautive, car l'îlot où se trouvait l'appartement des Michaux, à présent, a été rasé ; et l'actuelle place de l'Ange aménagée sur l'élargissement de l'ancienne rue.

... Suivent, aux approches de la Libération, pour le couple, quatre ans de bonheur inégal, instable, "médiocre", tragique, ce qui implique une forme de grandeur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

                                                                                   Daniel Martinez

15:49 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

12/05/2016

Michel Fardoulis-Lagrange (1910-1994), écrivain et revuiste.

Né en 1910 au Caire dans une famille grecque, Michel Fardoulis-Lagrange a publié des nouvelles dès 16 ans, puis installé à Paris en 1929 a connu la pauvreté tout en continuant d'écrire. En 1938, il rencontre sa compagne Francine puis publie un de ses premiers livres importants en 1941 : Sébastien, l'enfant et l'orange. En 1945, il crée la revue Troisième convoi (reprise en fac-similé par les éditions Farrago), poursuivant une oeuvre dont la confidentialité est étonnamment rare, malgré l'admiration de Bataille, Lambrichs ou Leiris. Il décède à Paris en 1994. Il laisse une oeuvre éparpillée chez différents éditeurs, reprise depuis quelques années par les éditions Corti.

Qu'on ne s'y trompe pas : Michel Fardoulis-Lagrange est un nom qui commence à s'imposer dans l'histoire littéraire française. Un nom qui provoque l'enthousiasme et aussi un certain silence critique : comment parler d'une oeuvre qui a su exprimer l'indicible ? Si on peut admirer un auteur qui sait nous porter dans des paysages mentaux inédits, on peut éprouver aussi une gêne, doublée d'un mutisme, devant ce déploiement, cette narration proprement inouïe. La publication dans la collection "Les inédits de Doucet" des Hauts Faits par les éditions Gallimard permet de mesurer autrement comment Michel Fardoulis-Lagrange joue avec la narration, en imposant personnages, lieux et situations mais en opérant un décalage savant comme on dit qu'il existe une musique savante.

 . (1) Les Hauts Faits raconte une journée d'un couple occupé par un déménagement. Ni plus ni moins. Ensuite, nous percevons progressivement comment le souffle d'une tragédie antique parcourt ces pages, un souffle qui procède d'une nostalgie mais n'oublie pas cette autre tragédie qui fonde notre temps : une intériorité violente, défaite de la morale et de l'obligation, et qui fait échouer la raison sur les plages de l'incompréhension. Michel Fardoulis-Lagrange exprime ces passages du descriptible à l'intime dans une prose où le jeu des êtres, le "jeu d'être", est le seul jeu possible, et sûrement la seule entrée dans le Réel.

 . (2) Ainsi cet extrait des Caryatides et l'Albinos : "Que le silence s'impose alors pour que nous progressions dans cette voie, nul doute. Nous traversons les phases les plus compliquées de notre jeu. La lenteur avec laquelle évoluent les feuilles des arbres est un moyen aussi pour s'instruire du modèle idéal qu'elles atteindront. De même les pierres sont souvent soucieuses d'un ordre d'édification semblable au nôtre. (...) Toutes sortes de préparatifs s'annoncent et s'achèvent à proximité du couple que nous formons l'albinos et moi. Légère tache dans la lumière, ce couple tend à matérialiser l'angle sous lequel nous vivons. Où que nous posions le regard, il y a réciprocité, une grande famille solidaire de son temps primitif. Mais à ce moment-là, plutôt qu'un sentiment de surcharge, d'écrasement sous la multitude des détails qui se dessinent et répondent à la connaissance absolue que nous désirons, nous nous proposons, pris de vertige, des fins encore plus éloignées..."

Ce long passage ne peut que prouver que la lecture des livres de Fardoulis-Lagrange est une expérience nécessaire pour quiconque veut aller à la rencontre d'une écriture qui sut dépasser les limites habituelles de la narration pour porter ses pas dans l'incarnation d'un songe ouvert sur la réalité la plus immédiate.

                                                                         Marc Blanchet

    . (1) Les Hauts Faits, éd. Gallimard, 19,90€
    .
(2) Les Caryatides et l'Albinos
, éd. José Corti, 12,50 €

14:39 Publié dans Auteurs, Revue | Lien permanent | Commentaires (0)

10/05/2016

Léon-Paul Fargue opus 2

Retour à ce poète dont Rainer-Maria Rilke disait : "Pourquoi Fargue, qui est un de nos plus grands poètes, se soucie-t-il aussi peu de se laisser connaître ? Sa discrétion est telle que, même quand ses poèmes se présentent, il faut les lui prendre dans les mains." En avril 1896, la revue le Mercure de France publie la presque totalité des textes qui allaient constituer le recueil "Pour la musique. Poëmes", plaquette qui ne fut distribuée en librairie qu'en 1914.

La version originale (la véritable) porte la date du 1er février 1914, parue aux éditions de la Nouvelle Revue Française, c'est un petit in-4 broché qui comptait 28 pages. Elle a été imprimée à 100 exemplaires sur vergé d'Arches. Las, il manquait deux vers au poème "Intérieur", c'en était de trop pour l'auteur qui détruisit la presque intégralité de ce premier tirage. Le second tirage, toujours de 100 exemplaires sur Arches, a paru le 1er mars 1914. Ni le premier (et pour cause !, bien qu'on en trouvât encore un exemplaire en l'an 2000 à la librairie Nicaise, à Paris) ni le second tirage de cette édition ne courent les rues...

Si Fargue devait s'abstenir de prendre part à la fondation de La Nouvelle Revue Française, il s'empressa d'y collaborer, tant et si bien que son recueil de "Poèmes" (1912) fut l'une des premières publications de la nouvelle maison d'édition qui fut adjointe à la revue par Gaston Gallimard. En ces temps-là naissait, en 1923, la revue Commerce, dirigée par Fargue, Valéry et Larbaud, ainsi va...