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12/03/2016

Où va la littérature ?

La parole est donnée aujourd'hui à Anne-Lou Steininger, écrivain qui se fit remarquer par "La Maladie d'être mouche", son premier roman paru chez Gallimard en 1996. Suissesse, née en 1963 à Monthey, elle a aussi publié dans diverses revues de poésie. L'un de ses derniers livres parus : "Les contes des jours volés", publié en 2005 par Bernard Campiche.

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dessin de Pacôme Yerma

 

"Et moi qui pensais qu'en m'installant près de la fenêtre au fond de la classe, j'allais pouvoir rêver tranquille, étudier les moeurs volages des oiseaux et dessiner les plans de mes machines à tortiller le temps ! Mais non, voilà que vous m'interrogez sur un sujet des plus graves : "Elève S., dites-nous où va la littérature ?" ... j'en ai froid dans le dos. Et la présomption d'innocence, qu'en faites-vous ? Je passe mon temps à chercher, à douter de tout, je ne sais pas où je vais, et vous voudriez que je vous dise où va la littérature ! Que je vous montre du doigt une vague direction entre deux champs de navets : "Elle a passé par ici, elle repassera par là". Qui suis-je pour vous répondre, moi qui sais à peine lire et pas du tout compter, qui n'ai pas de mémoire et une vie trop courte que je mène à tâtons dans le tohu-bohu des éternels retours ? J'y verrais certainement plus clair si j'étais prof ou prophétesse, grande érudite cendrée ou sibylle de métier, amadouable et inspirée.

Mais je ne suis rien de tout cela, et d'ailleurs je m'en moque. Je cesserais d'écrire à l'instant même si j'avais l'impression de faire de la littérature. Foudroyée par un bâillement ! Je n'écrirais plus une seule ligne si je savais ce que les autres écrivent et ce qu'il faut écrire, et pourquoi et pour qui, et selon quelle tendance et dans quel encrier. Si je n'avais pas chaque fois la naïveté de vouloir tout refaire, essayer, découvrir ou détruire, jusqu'à ce que ces putains de phrases me sonnent le galop dans la tête, il y a fort à parier que je m'emmerderais comme un pou chez les skins. Non merci ! je préfère écrire de toutes mes forces contre la littérature. Et puis, je n'ai pas le temps. Quant à mes ancêtres, je les ai mangés pour ne pas m'en encombrer, en dévorant leurs livres, en respirant leur air, en chantant leurs chansons. Mangés, assimilés, oubliés. Leur sépulture dans mes veines et mes os ; pour eux pas de repos. C'est le principe de l'orphelin bien nourri : peu d'ambition mais un deuil réussi. L'orphelin de notre histoire occupe le dernier rang de la classe, près de la fenêtre : aux marches du monde instruit, il pratique de son mieux cet art difficile, à mi-chemin entre la docte étourderie et la fieffée paresse, que l'on nomme communément l'ignorance. Il veut se lever pour répondre, puis se ravise et reste assis.

Au bout du compte, je devine que ma danse cabrée, mon chemin en dentelle, me mènera comme les autres, mes ennemis, mes frères, à la même fosse commune et aux mêmes évidences, universelles rengaines que j'aurai déclamées d'une manière et sur un ton à peine différents. En attendant, c'est précisément pour cette infime différence que je m'agite et me démène, pour cette pointe d'impertinence  qui seule, acérée, peut atteindre la chair tendre du lecteur qui se cache sous l'étoffe épaisse, croûteuse, durcie de l'habitude - une simple piqûre et le voilà déjà qui se rend sans méfiance : je n'ai plus qu'à lui ouvrir la poitrine, à dégager le coeur et à l'abandonner pantelant sous une pluie de mots, de sensations ou de sentences. Telle est la loi du genre. Que l'on veuille changer le monde ou simplement se régaler de plaisir, il faut bien commencer par se faire écouter ! Le reste est littérature. Jugeront ceux dont l'art est de juger, le métier, de savoir. Pour moi, plongée dans la mêlée des phrases, je suis incapable d'avoir autant de clairvoyance.

Est-ce par manque de clairvoyance : je me réjouis de l'heureuse pagaille qui sévit maintenant car elle nous laisse - avant qu'un nouveau dogme ne vienne déboussoler notre errance heuristique - un répit de fantaisie, la trépidante liberté de questionner et de refaire le monde cent fois, mille fois par jour. Peut-être bien que la littérature, ainsi que vous semblez le craindre, la littérature écrite - celle des bouquins et des revues, la vôtre, la mienne - risque de perdre crêtes et plumes, un peu de sa superbe et un chouïa de sa vertu, dans les prochaines batailles. Débordée qu'elle est déjà par des vagues de zappeurs et de surfeurs, par le complot supposé des réducteurs de têtes qui zombissent les écrans, peut-être même qu'elle y fera naufrage. Et quoi ? Cela nous empêchera-t-il de penser et de créer ? Dois-je gratter ma lyre en hurlant : "Nenni, nenni, bonnes gens, nous ne permettrons pas qu'elle aille périssant. Tant qu'il y aura des arbres, nous vous ferons gober du mille-feuille tatoué." Mais il n'y aura pas éternellement des arbres. Alors, à quoi bon se cacher derrière eux ? S'il existe d'autres supports, d'autres moyens, d'autres techniques, modelons-les à notre guise et utilisons-les au lieu d'en avoir peur. Platon accusait l'écriture de rendre l'homme stupide. Sans elle, pourtant, que seraient devenus son nom et sa pensée ? Aujourd'hui, les journalistes accusent les médias de rendre l'homme stupide : font-ils de la philosophie platonicienne ou nous chantent-ils la fable de l'ouvrier qui dénigre son outil ? La poésie n'est pas un arbre. Moi non plus. Vous non plus. Ne nous laissons donc pas abattre. L'élève S., toujours orphelin, se lève enfin pour répondre : "Il ne tient qu'à nous..." commence-t-il. Puis il se tait pour réfléchir encore.

                                                           Anne-Lou Steininger

03/03/2016

Un poème de Jean Grosjean (1912-2006)

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          La nuit s’est retirée sans rien prescrire
          comme un charroi dont s’est éteint l’écho.

          Le soleil monte effleurer les coteaux
          avec ses mains de matinée timide.


          Le vent court comme un fou le long du bois
          parmi les papillons qu’il laisse en berne.

          L’oiseau qui s’est envolé de guingois
          heurte un nuage au détour des luzernes.


          Ainsi le jour se réveille et s’affaire
          avec l’entrain des grands velléitaires
          à rétrécir les ombres qu’il déploie.

                                          Jean Grosjean

18:14 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

02/03/2016

Rodolphe Barry interviewe Charles Juliet, part 1

Rodolphe Barry : Alors que le but de la majeure partie des écrivains est de raconter des histoires, "d'écrire des livres", d'emblée, votre approche de l'écriture a été toute différente...

Charles Juliet : C'est exact. Mais je peux dire que je n'ai rien choisi. Je n'ai fait qu'obéir à une nécessité intérieure. Pendant des années, je n'ai écrit que des notes de Journal et des poèmes, parce que je ne pouvais rien écrire d'autre.

R. B. : Votre rapport à l'écriture a-t-il évolué avec le temps ? De quelle façon ?

C. J. : Fondamentalement, mon rapport à l'écriture n'a pas changé. Au début, il y a eu une urgence et une intensité dans l'engagement qui était lié à ma jeunesse. Sur ce plan-là, il y a eu un certain déclin. Mais il est largement compensé par la maturité et la quiétude qui me sont venues.

R. B. : Après 50 ans d'un travail assidu durant lesquels vous avez écrit poèmes, Journaux, études, récits, lettres, pièces de théâtre... écrire est-il plus facile aujourd'hui ?

C. J. :Oui, c'est indéniable, j'écris avec moins de difficulté. Depuis quatre, cinq ans, je connais même parfois le plaisir d'écrire. Je suis maintenant en possession d'un métier qui me permet de trouver assez rapidement des solutions aux problèmes qui se posent.

R. B. : Les moments de plénitude qu'il vous arrive de vivre parfois au coeur du travail, sont-ils toujours aussi rares ? Aussi intenses ?

C. J. : Ces moments sont moins intenses. Mais ils sont aussi plus fréquents. Je ne connais plus les hauts et les bas par lesquels je passais. Il y a en moi une stabilité qui m'a fait longtemps défaut.

R. B. : Le succès de Lambeaux - qui a été au programme du baccalauréat - les sollicitations toujours plus nombreuses, les déplacements... Tout cela influence-t-il votre travail ?

C. J. : Non, pas du tout... Les rencontres, les déplacements, les voyages n'ont plus le pouvoir de me brouiller, de m'éloigner de mon centre. Je reste clair, lucide et la paix intérieure n'est pas perturbée.

R. B. : Depuis 1975, vous tenez un Journal dont les tomes constituent à ce jour la colonne vertébrale de votre oeuvre. Alors qu'un huitième tome est en préparation, quel est son rôle à présent ?

C. J. : Je continue à tenir mon Journal, mais irrégulièrement. Je ne force rien. Je me contente d'accueillir une note quand elle se présente. Par ailleurs, lorsque je suis attelé à un texte, le Journal entre en sommeil. Je ne peux me diviser. C'est ce qui explique qu'il se passe parfois des semaines sans que je rédige une note. Je prends beaucoup de plaisir à écrire ce Journal qui est plus ouvert sur l'extérieur que par le passé.

R. B. : Il y a une dizaine d'années, vous m'aviez confié qu'étrangement, l'idée de la mort ne vous préoccupait pas tant que ça, mais que vous aviez un sens plus aigu de la fuite du temps. Qu'en est-il aujourd'hui ?

C. J. : Je pourrais dire la même chose. Je voudrais seulement que le temps me soit accordé de dire ce que j'ai encore à dire. Je vois maintenant les semaines, les mois, les années filer... Ce temps qui fuit, je m'efforce de ne pas le perdre.

R. B.: Le temps qui passe fait-il naître en vous un sentiment d'urgence, ou disons, de "priorité" ?

C. J. : Je devrais être plus attentif et me consacrer à ce qui me semble le plus important. Mais je n'y parviens pas. Des habitudes se sont installées et je n'ai aucun désir de les modifier.

R. B. : La fréquentation des penseurs mystiques et des philosophes a-t-elle influencé votre façon d'aborder la vieillesse ?

C. J. : Sans doute. Ils m'ont appris le dépouillement, le détachement, une certaine austérité... Pour l'instant, la mort ne m'angoisse pas. Mais qu'est-ce qui se passera demain ?

R. B. : Au fil des ans, votre passion pour faire la lecture est-elle restée intacte ?

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14:40 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)