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18/01/2019

Jules de Goncourt (1830-1870)

Si les frères Goncourt publièrent leurs romans sous une double signature, ils assumèrent en revanche séparément leurs œuvres graphiques respectives. La fine aquarelle rehaussée d'encre brune ci-dessous (27 x 33 cm), inédite, citée par Jules de Goncourt dans son Journal, que je vous invite à lire, représente une "maison en bois" où Jules et Edmond de Goncourt situent leur récit Une revendeuse.

En juin 1849, les deux frères entreprirent un tour de France qui les mena entre autres en Bourgogne et qui s'acheva finalement à Alger. Dans L'Eclair du 26 juin 1852, ils publièrent sous leur double signature une relation de leur passage à Mâcon, intitulée Une revendeuse, qu'ils intègreront ensuite en 1856 dans leur recueil Une voiture de masques. Ce court récit évoque leur visite à la brocanteuse Madame Javet, établie dans la célèbre maison de bois de Mâcon - une des plus anciennes de la ville - située sur l'actuelle place aux Herbes :

"En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Mâcon, vous trouvez à gauche une vieille maison en bois.
La maison est trouée de petites fenêtres qui bâillent, étranglées, pendant deux étages, entre des colonnettes cannelées, striées, imbriquées, losangées, rubannées, chacune d'un dessin différent du dessin de sa voisine. Sur les colonnettes s'appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers des guirlandes de fleurs en ronde-bosse, - naïve interprétation mythologique, que les Mâconnaises ne peuvent regarder qu'en échappade. - Quelques petites lucarnes aux toits pointus, sans volets, laissent entrer au grenier le vent l'hiver, le soleil l'été.
Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacées de l'acajou, est marqueté d'écriteaux numérotant toutes les industries qui se sont casernées dans cette gigantesque façade de bahut. Une tripière, un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, où les filles de la campagne apportent leur bagage quand elles viennent à Paris entrer en service, les linges blancs, les camisoles foncées, pendues comme une enseigne au-dessus des cuvées de savon, les carottes, les potirons éventrés, les chaudronneries cuivrées ou toute noires de fumée, tout cela fait un tapage de tons sales et de devantures guenilleuses au pied de la maison de bois.
Entre la tripière et le cartonnier, à une fenêtre toujours hermétiquement fermée dont une persienne est rabattue et l'autre seulement entrouverte, vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre, quelques poteries de Chine ébréchées ; vous apercevez, collée à la vitre, une feuille de papier sur laquelle est écrit : Madame Javet, marchande en vieux, et dans le fond de la pièce, obscurée des scintillements de vieil or, et comme dans un kaléidoscope plein d'ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.
Que si l'amour du rococo vous fait pousser une porte à côté de la fenêtre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre et fantastique de Goya..."

                                                                              Jules de Goncourt

 

GONCOURT BLOG.jpg

¤ aquarelle de Jules de Goncourt (27 x 33 cm) ¤

06:05 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

16/01/2019

La condition du poète, pour Jules Supervielle (1884-1960)

D'aucuns lui reprochent d'avoir su rester simple dans ses écrits, au moment même où les surréalistes regorgeaient d'images, accusant à l'envi les filières jointives du préconscient et du conscient. Il est des mots tout aussi bien dont il usait et qui aujourd'hui ne s'emploient qu'avec d'infinies précautions, un peu comme si l'on avait honte de souligner la part de mystère qui émane d'un poème qui nous touche, nous transporte et modifie notre vision des choses. Le plus préoccupant à mon sens passe par cet éloignement de l'être, très actuel, pour n'en garder que la part la plus superficielle, j'allais dire sociétale. Or exister à plein revient toujours à se singulariser, à s'évader des voies tracées pour concorder au mieux avec son paysage intérieur, irremplaçable, lui.
Ce qu'en dit plutôt l'écrivain franco-uruguayen Jules Supervielle, de la condition du poète :

Le mystère poétique l'attire plus que la vie, sans transposition, de chaque jour. C'est grâce à la fascination de l'inconnu que le poète même quand il se trouve devant son meilleur ami se dit parfois : "Comme une lettre de toi me ferait plaisir, même en ce moment où tu es en face de moi. A être là, tu perds de ton mystère alors que tes lettres je les garde longtemps sans les ouvrir pour faire durer leur imprévu et leurs possibilités".

Jules Supervielle

 

06/01/2019

"Un été avec Homère", de Sylvain Tesson, éditions des équateurs/parallèles, avril 2018

"Hélas! en quelle terre ai-je encore échoué
(Odyssée, XIII, 200)

se plaint Ulysse. Rien de ce qui est rendu à l'homme ne lui sera octroyé facilement. Homère insiste encore : tout se conquiert âprement dans la vie. A la sueur de notre front, diront d'autres Écritures. "Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur", renchérira Aragon. Pour l'heure, Athéna prépare à son favori un retour de haute lutte.
La déesse apparaît à Ulysse sous les atours d'un pâtre, puis d'une femme splendide, et elle lui révèle Ithaque en dissipant la brume. Elle a ourdi un plan. Elle assistera Ulysse dans la reconquête du palais :
          je serai là
          quand nous travaillerons, et je crois que beaucoup
          souilleront le sol infini de sang et de cervelle !
          (Odyssée, XIII, 393-396.)
Ulysse is back, et cela va saigner. Mais l'opération va se dérouler dans la discrétion. Pas question de revenir en fanfare comme le fit Agamemnon qui trouva la mort en paiement de son ostentation...

Sylvain Tesson 

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13:09 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)