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17/02/2016

"Le Jardin des Plantes" de Claude Simon opus 2

Philippe Sollers : C'est très beau de renverser ainsi le sens courant. Donc, pour revenir à l'Histoire concrète, brute...

Claude Simon : Je suis content de vous entendre dire ce mot : concrète. Le concret, c'est ce qui est intéressant. La description. D'objets. De paysages, de personnages ou d'actions. En dehors, c'est du n'importe quoi.

P. S. : Oui. On fait sans cesse de la fausse musique avec l'Histoire. On fait chanter les charniers ou les prisonniers. C'est si vrai qu'un des autres épisodes pour vous essentiel est celui du procès stalinien fait à un autre Prix Nobel récent, Brodski. J'ai été très impressionné que vous citiez dans votre roman les minutes de son procès, que j'avais moi-même découpées à l'époque dans la presse.

C. S. : Le juge, une femme, lui disait : "Qui a décidé que vous étiez poète ?". "Qui vous a classé parmi les poètes ?". Il s'agissait de montrer, avant de l'envoyer dans un camp, qu'il était un parasite social. Terrifiant ! J'ai rencontré deux fois Brodski. Une fois à Stockholm, lorsqu'on y avait invité tous les lauréats Nobel, et une fois aux Etats-Unis, en 1995, à Atlanta, peu avant sa mort.

P. S. : Je reprends : la grande Histoire se présente pour vous de façon extrêmement personnelle et concrète : l'Espagne, la défaite française de 1940, avec cet épisode de guerre, dramatique et central pour vous.

C. S. : J'ai été pris dedans. Vous auriez eu mon âge, vous auriez été pris dedans aussi.

P. S. : Vous avez utilisé les carnets de Rommel pendant sa campagne de France, et aussi les Mémoires de Churchill.

C. S. : Oui, j'ai lu et repris certains passages de ces textes. Vous savez, quand on s'est trouvé au coeur d'un pareil chaudron, on est curieux de savoir ce qui se passait dans l'esprit de ceux qui le faisaient bouillir.

P. S. : La littérature et la guerre. Quel est selon vous le rapport ?

C. S. : Il n'y en a pas plus qu'entre la littérature et l'amour, la littérature et la nature, la littérature et la Révolution.  

P. S. : Il y a quand même chez vous plus de guerre que d'amour.

C. S. : C'est quand même un bouquin qui fait presque quatre cents pages, il doit y avoir cent pages sur la guerre, pas beaucoup plus, non ? Le quart ? Mettons cent vingt... 

P. S. : Je veux dire une guerre de fond, pas seulement les batailles.

C. S. : Mais les événements militaires que je décris, comme je le dis au journaliste dans le livre, cela m'a marqué. La guerre, c'est tout de même quelque chose d'assez impressionnant, vous savez.

P. S. : Dans toute génération, il faudrait que quelqu'un puisse dire la vérité concrète de son histoire personnelle, de l'histoire à laquelle il a été mêlé, tout en écrivant non pas pour apporter un témoignage, mais pour porter un coup.

C. S. : Ce n'est pas exprès que cela a été fait : ni pour apporter un témoignage, ni pour porter un coup. Simplement l'envie d'écrire. Comme un peintre a avant tout l'envie de peindre. Disons, pour employer le langage des peintres, que tout cela m'a paru un bon "motif".

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16:49 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

"Le Jardin des Plantes" de Claude Simon opus 3

  Philippe Sollers : Je crois pourtant qu'on écrit un livre pour porter un coup. Vous introduisez soudain dans votre roman la phrase de Flaubert : "Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le comte seront dupés." Voilà par exemple un coup de Flaubert.

Claude Simon : Là, nous sommes d'accord.

P. S. : La vérité en littérature, cela passe par le corps, d'après moi. Qu'est-ce que vous en pensez ? Vous citez aussi Conrad : "Non, c'est impossible : il est impossible de communiquer la sensation vivante d'aucune époque donnée de son existence - ce qui fait sa vérité, son sens - sa subite et pénétrante essence. C'est impossible. Nous vivons comme nous rêvons - seuls."

C. S. : Conrad me paraît énorme. Si l'on me disait d'aligner les écrivains que je préfère, en tête, je mettrais Dostoïevski, puis Conrad. Les dernières pages du Nègre du "Narcisse", je ne sais pas si vous vous les rappelez. Il y a eu la tempête, ce nègre qui meurt de ne pas vouloir travailler, son équivoque statut d'homme à la fois haï et chéri par l'équipage, son corps jeté à la mer (non sans humour : un clou de la planche basculante retient un moment le cadavre), le navire encalminé, etc., et, à la fin, il n'y a plus personne, plus de personnages, il n'y a plus que le bateau : il remonte la Manche, contourne le sud-est de l'Angleterre, s'engage dans la Tamise, est pris en remorque, arrive dans le port et est poussé dans le dock où, enfin, il s'immobilise. Pour moi, ce sont des pages phénoménales. Personne n'a fait plus beau. 

P. S. : A propos de Flaubert, vous interrompez brusquement votre récit en donnant à lire ce passage de lui : "rendez-vous donné d'avance pour tirer un coup - excitation de Rodolphe - manière dont elle aimait, profondément cochonne - après les f...ries va se faire recoiffer - odeurs des fers chauds, s'endort sous le peignoir - quelque chose de courtisanesque chez le coiffeur - Emma rentre à Yonville dans un bon état physique de f...rie normale - C'est l'époque des confitures - fumiers roses. Colère cramoisie de Homais."

C. S. : C'est, avec son voyage en Egypte, ce que Flaubert a écrit de meilleur. Cela fait partie des notes qu'il griffonnait lorsqu'il pensait au roman. Si on enlève ces notations, ces odeurs, ces couleurs, les craquements des cailloux sous les roues de la voiture qui ramène Emma à Yonville, ces fumiers roses, etc., tout ce qui, en somme, constitue la chair même de ce roman, alors oui, il ne resterait plus de celui-ci que cette anecdote que Renoir, dans une conversation avec Vollard, résumait de la façon suivante : "C'est l'histoire d'un crétin dont la femme veut devenir quelque chose, et quand on a lu ces trois cents pages on ne peut s'empêcher de se dire à soi-même : "Mais je me fous de tous ces gens-là !"."

P. S. : Cela rejoint pour moi la poésie : on ne peut pas changer un mot, on ne peut pas déplacer une couleur.

C. S. : Exactement. Il y a des phrases de Proust qui sont bien plus poétiques que bien des poèmes. La distinction prose/poésie est artificielle. On peut arriver à des effets de poésie intense avec la prose, davantage peut-être, même en français. Prenez la visite à la marquise de Cambremer, c'est une des choses les plus extraordinaires qu'on ait faites en littérature : cette sensation du temps qui passe, marqué par les changements de couleur des mouettes-nymphéas, c'est prodigieux. 

P. S. : En français, dites-vous ? Et la France, donc, dans tout ça ? J'ai noté cette formule dans votre discours de Stockholm : "Mon pays que j'aime, pour le meilleur et malgré le pire..."

C. S. : Et malgré le pire, oui. Parce que nous n'avons pas été brillants. L'"étrange défaite" de 40, la collaboration, l'Indochine, l'Algérie, Madagascar dont on a longtemps caché qu'on y a tué, en 1947, 100 000 indigènes en trois jours. Ce pays est le mien, c'est le nôtre. Mais malgré...

P. S. :  Je vous pose cette question parce qu'un des narrateurs du Jardin des Plantes est quand même un écrivain célèbre français, Prix Nobel de littérature, qui se retrouve notamment au Kighizistan, s'efforçant de faire comprendre, dans son "mauvais anglais", qu'il ne veut pas signer une pétition d'inspiration typiquement stalinienne évoquant "les moissons futures". Selon vous, qu'est-ce qu'un écrivain français aujourd'hui ? 

C. S. :  Il est ce qu'est tout écrivain à quelque nationalité qu'il appartienne, à quelque époque qu'il écrive. Et écrire, toujours et partout, cela consiste à ordonner, combiner des mots d'une certaine manière, la meilleure possible. Pour moi c'est, avant tout, réussir à faire surgir des images, communiquer des sensations. Mais j'ai toujours à l'esprit ces paroles d'Elie Faure : "Dans la confiance de l'homme en lui-même réside l'esprit religieux. Le pont du Gard témoigne de plus de piété que l'église Saint-Augustin." 

                                                                       Fin de l'entretien

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05/02/2016

Le premier livre de Christian Bobin : "Le feu des chambres"

Seul le titre est en couleur (rouge), les noirs et blancs paraphent l'espace, l'écriture manuscrite ajoute au caractère presque confidentiel de l'ouvrage. L'élément feu est là, qui jamais ne vire à la cendre. En feuillets, ce recueil totalise 24 pages, la première comme la quatrième de couverture porte-feuille sont entées de deux burins de Laurent Debut qui a dirigé les éditions Brandes :

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L'oeil écoute, des plus attentifs. Et dans la chambre élue les mots paraissent, un monde en soi, renouvelé...

 

 

BOBIN  III.jpg

C'est une histoire simple, elle touche à cette descente dans la nuit de l'encre où la lecture, qui porte en gésine l'écriture, silencieusement, se compose ; et nous perd en ses chemins de fortune. En voici les toutes premières lignes :

BOBIN  IV.jpg

... Le livre se termine, est-ce la fin du voyage ?, certes, non. Rayonnant, il est devenu notre seconde peau

BOBIN  V.jpg

16:11 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)