241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/05/2016

Les Grands de la poésie du XXe siècle : Entretien avec Pierre Jean Jouve (troisième et dernière partie)

Pierre Jean Jouve : J'ai écrit plusieurs livres sur des éléments, des situations musicales ; je me suis surtout attaché à l'Opéra, tentant à deux reprises de faire le portrait d'un opéra. Le premier en date fut Don Giovanni. Dès 1921, avant la création du festival, j'avais pris à Salzbourg un amour et une admiration pour toutes les exécutions du rajeunissement de Mozart. Quelques conversations avec Bruno Walter en 1934 firent naître un long travail d'analyse, portant sur la partition, la situation scénique, la structure des personnages. Hoffmann avait déjà vu le mystère qui plane sur Anna, mais je crois être allé un peu plus loin, en montrant par le texte musical même, que Donna Anna est amoureuse de son séducteur.
Plus tard, j'ai été séduit par l'oeuvre d'Alban Berg, et particulièrement par Wozzeck. Comme j'ai noté dans En miroir : "L'oeuvre manifeste une accumulation de formes, une vraie pyramide. C'est une invention formelle, tyrannique et continue, située au plus près de l'inconscient dramatique". J'ai donc pensé à commencer un nouveau portrait, celui de Wozzeck, mais ce fut beaucoup plus difficile. La langue de Don Giovanni est la langue assimilée de la musique tonale traditionnelle, alors que Wozzeck est un phénomène sonore pour lequel une nomenclature était entièrement à trouver.
Me trouvant devant l'atonalisme et ses formes, j'avais besoin d'aide de l'aide d'un musicien. Pendant presque une année, j'ai travaillé avec Michel Fano. La première édition comporte soixante exemples musicaux choisis selon le texte auquel ils doivent s'appliquer. Les structures des personnages sont plus évidentes ; les structures musicales sont infiniment plus compliquées. Par exemple, j'ai réussi à saisir la prémonition dans la thématique.
Voici un cas. Juste après être tombée amoureuse du tambour-major, Marie termine la berceuse à son enfant ; à la suite d'une dépression de l'orchestre, Marie reste "perdue dans ses pensées" ; un accord très marqué (quinte la-mi par les cordes, oscillation de quarte do-fa par les contrebasses), cet accord paraissant deux fois. Or plus tard, quand Marie sera égorgée par Wozzeck, elle mourra sur ce même accord (la quinte la-mi, la basse oscillante si-fa) - car le si est la note obsédante du crime. Marie a vu sa mort à l'avance.

Dans la musique présente, j'ai l'impression que les structures de l'Ecole de Vienne sont dépassées par toutes sortes de recherches et en particulier par celles que fournit la musique électronique, qui n'a rien à faire avec la structure sérielle (aboutissement de l'écriture tonale traditionnelle). Je sens comme un désarroi effrayant.

16:47 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

19/05/2016

"Fondations", de Michel Camus, éd. Lettres vives, mars 1987

Dans la lignée d'un Roberto Juarroz, ce poète de haute volée s'interroge sur l'union des contraires, dans ce qu'il nomme "le néant de soi" qui répond au poème du monde, "sans commencement" ni fin, "l'homme-objet" répondant à "l'univers-sujet". Cette fusion pressentie s'accomplit dans le plus parfait "silence des dieux" :

"Au bord de l'eau, une minuscule déesse mère d'il y a dix mille ans. L'homme qui la ramasse la regarde sans la voir et la rejette à l'eau.

Le regard de l'homme, disait-il, est prisonnier de l'homme. Seul le regard sans yeux n'est réellement délivré de l'homme-et-des-dieux que s'il est réellement relié à la Vacuité divine sans l'homme et sans dieux.

(L'Enigme, se dit-il, nous travaille sans se nommer)

* * *

Ou bien toute pensée est déchet, fumier organique, poussière dans l'oeil, battement de cils.

Ou bien germe d'éveil ou engrais, réveil ou nuit blanche du silence, lumière du regard sans yeux jouissant de soi sans visage.

Ou bien toute image est image de nuage, éclair de chaleur, parole de brume, bavure de vent, bouffée d'éther, éloignement ou déchirure, bâillement inachevé de la nuit."

                                                                                                      Michel Camus

09:43 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

18/05/2016

Jean Schlumberger (1877-1968)

Dans ce livre dont je vous parle aujourd'hui, de petite taille (108 x 165 mm, du temps où la maison Gallimard éditait aussi en format poche, quel dommage qu'aujourd'hui on n'en voie plus à ces dimensions !), Jean Schlumberger, l'un des membres fondateurs de la NRF, entretient un "dialogue" avec son corps, depuis son endormissement jusqu'à cette perte de contact avec le monde qui est une entrée dans un au-delà de soi, terra incognita. Je ne sais rien de plus beau que ce qu'en dit ici Jean Schlumberger, évoquant avec une poésie rare cet effacement progressif de la raison raisonnante, véritable aurore de la nuit. Le premier dialogue date de 1923, le second de 1925 ; voici, pour l'heure, un extrait du premier, en pages 28 & 29 :

 

SCHLUM.jpg

 

VIII

Je ne t’appartiens pas plus que l’arc-en-ciel n’est aux gouttes de la pluie. L’arc-en-ciel appartient aux rayons, mais sans la pluie il ne fleurirait pas. Tes membres sont un cristal qui intercepte quelques ondes de l’éternelle lumière ; ils remuent dans un étincellement de prismes ; et parmi les milliards de cristaux dressés sur la surface de la terre, ils sont d’entre les plus transparents.
Il n’y a qu’un seul torrent de lumière spirituelle et des milliards de cristaux pour la recueillir. Déjà les plus obscurs, déjà le jaspe vert des végétaux en est pénétré d’on ne sait quelle lueur. Cristaux fumeux, cristaux laiteux, de plus en plus dociles à l’illumination, de plus en plus avides de clarté, selon mille gradations de transparence, les uns encore obscurcis d’une buée, encore coupés de failles ; et parmi les plus purs, il y a des degrés encore, jusqu’aux plus parfaits.
Si l’onde éternelle ne te traversait pas, tu partagerais la nuit de la houille ; si l’onde ne rencontrait  pas tes arêtes et tes miroirs, où trouverait-elle occasion de se briser en tant de feux ? Ne crains pas qu’elle se refuse : elle est trop éprise de chacune des belles nuances dans lesquelles tu la divises. Ce n’est pas toi qui auras à gémir de sa défection ; c’est elle qui pleurera ses fleurs, quand tu ne seras plus capable de la rompre amoureusement...

                                                  Jean Schlumberger

 

SCHLUM 2.jpg

16:07 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)