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23/07/2015

Roger Giroux (1925-1974)

"Rien n'est jamais dit. Et, toujours, dire ce rien. Perpétuelle naissance du poète."

                                                                                           Roger Giroux

 

PIROTTE 21.jpg

Jean-Claude Pirotte, 2009

 

22:29 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

21/07/2015

"L'Ajour", André du Bouchet, Poésie/Gallimard

Si la poésie ne cherche pas à nous détourner du monde ou de nous-mêmes par un aménagement factice et commode de l'imaginaire, elle ne saurait pourtant se réduire à une démarche d'éveil à la réalité immédiate - celle-ci, éclatée, multiple, insaisissable, n'offrant jamais qu'une face rendue accessible parce que tronquée des choses. Insoumise pour cette raison aux diktats des possibles, la poésie ne peut se charger de mission - fût-ce celle d'un éveil, même s'il peut lui arriver de l'accomplir par surcroît.

Ainsi traçant ses marches hors du champ immédiatement donné dans laquelle tout est perdu (1), c'est en amont, aux abords, au bord extrême, sur les pans inconnus et à l'encontre de cette réalité d'apparence se donnant seule à voir à nos regards socialisés que la poésie d'André du Bouchet parcourt l'ombre qui par éclats nous révèle de la "réalité réelle" (2) les éléments bruts et la matière première. Poésie arrachée par bribes, par fragments à cette matière du monde qu'elle découvre de ses empreintes fugaces et inachevées, ajour dans la nuit du monde, ouverture dans le vide blanc de la page, trouée qui nous trace en cette ombre avant que ne s'effacent, par elle recouverte, le trait, le mouvement, l'à peine déplacement que nous fûmes.

Ajour non comme la clarté du jour mais ajour comme éclair, passage, échappée, écartèlement d'obscur qui, e cette faille, de cette brisure, nus fait l'être de cette discontinuité-même. Dans ce néant du monde que nous venons interrompre avant qu'il ne nous annule, nous aurons dès lors manifesté, par cette interruption, de la façon la plus nette dans toute sa vigueur malgré sa précarité, notre être vivant et notre liberté.

Revenir une fois encore sur la difficulté, l'hermétisme de cette poésie n'a pas plus de sens que de demander à un boulimique de séries télévisées d'aller courir un 1 000 ou un 10 000 mètres. L'"illisibilité" du poème n'étant que l'effet d'une résistance. Résistance à la négation et à la disparition de l'être dans le marais de la communication et le management de l'échange convenu. Hermétique ? non, mais langue coupée, escarpée, fragmentaire qui se refuse, par sa splendeur lapidaire et essentielle, à l'avalement de l'immédiat.

La poésie d'André du Bouchet manifeste avant tout (3) une volonté de survie en milieu hostile. L'enjeu vital du poète est de trouver l'air nécessaire à la poursuite de sa course, ou même simplement de son pas. Dans la nuit d'origine comme dans le blanc de la neige ou de la page, tracer la marque du jour, le pas, le mot qui figure et, du même trait, défigure (4) le vide qu'en passant nous avons troublé.

En ce début de siècle barbare, la poésie d'André du Bouchet, par son exigence aussi bien que par sa beauté, sa résistance à toute facilité, son refus de tout compromis communicatif, figure parmi les plus authentiques de notre temps. Une poésie de la difficulté mais aussi de la volonté, malgré tout, d'être avec - et pour cela contre - l'air, le ciel, le vent, les pierres, la lumière, donnés ici concrètement palpables, contre la dilution et la vacuité du monde, dans cette matière même de la vie un bref instant réalisée.

L'ajour - présenté d'une ligne comme l'état définitif de pages extraites de... - n'est en rien une simple anthologie revue de textes déjà publiés. Reprenant, souvent en en bouleversant la structure générale et en en retirant nombre de poèmes, six recueils (5) - dont principalement Laisses et Axiales -, L'ajour ne saurait "remplacer" les livres auxquels il se réfère, mais apparaît comme un texte majeur, unique et en tout point original du travail toujours recommencé d'André du Bouchet.

Un long poème, passage d'une ombre à une autre, embrasure - que l'on pourrait aussi bien dénommer "autobiographie ajournée" - ici désignée comme ajour.

                                                                                       Bernard Desportes

 

(1) Pierre Reverdy.
(2) "Réalité réelle" comme Rimbaud parle de "liberté libre".
(3) En cela proche de celle d'Henri Michaux.
(4) André du Bouchet : D'un trait qui figure et défigure, Fata Morgana, 1997.
(5) Laisses, Qui n'est pas tourné vers nous, Rapides, Axiales, Poèmes et proses et Retour sur le vent.

11:23 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

19/07/2015

"Venant à stance" de Pierre Toreilles, éditions Gallimard

Souvent composés lors de marches dans la montagne, comme Margelles du silence (1) ou Parages du séjour (2), les livres de Pierre Toreilles gardent, de ce cheminement, une sorte d'ample respiration, que suspend la reprise du souffle. Ces mots "entrecoupés de ciel" évoquent l'alpe et le sentier, l'herbe et les cailloux, les sommets neigeux sous le "bleu cadastre sidéral". Cette "pérégrination" rytme la progression du livre, lui donne une cohérence quasiment organique : "Werk est Weg", dit, en exergue, une citation de Paul Klee.

D'autres fragments, cités en épigraphe, renvoient à Plutarque et aux Psaumes, à Rilke et à Hölderlin, mais aussi à Pu Yen-t'u, peintre chinois du dix-huitième siècle, pour qui "tous les éléments de la nature qui paraissent finis sont en réalité reliés à l'infini".

De même, pour Toreilles, "l'épiphanie du visible met au jour l'énigme du voir". Ce qui donne sa tension à cette poésie abrupte et drue, c'est la contradiction inhérente à la parole "prédatrice" pour qui l'immédiat est inaccessible et l'évidence inintelligible. Cette contradiction se résout dans un "retournement" du poème, dont la perfection ne peut venir que de "l'extérieur, de la proximité bouleversante qui l'anime".

Car cette parole poétique, où surgissent parfois des mots rares, techniques, malgré une apparence un peu hermétique, ne s'éloigne jamais du monde réel. Comme le laisse entendre une citation de Marina Tsvetaïeva, elle donne plus d'importance à la résonance qu'au sens. Ainsi le marcheur est-il ramené au "silence de l'écoute" face à l'inaltérable lumière : plénitude devant laquelle s'exhale, en un lyrisme sobre, une "précaire jubilation".

 

                                                                                        Monique Petillon

(1) Gallimard
(2) Grasset

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