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21/10/2020

"La Montgolfière" de Willa Cather, traduction de Victor Llona, éditions Rivages poche (hors commerce), janvier 1996

La présente nouvelle a paru sous le titre Coming, Aphrodite, dans le volume Youth and the Bright Medusa, publié en 1920 par Alfred Knopf :

* * *


Dessinateur de talent, il travaillait avec une rapidité déconcertante. Le reste de son temps, il l'employait à tâtonner, allant d'un style de peinture à un autre, ou bien à voyager sans bagages, comme un chemineau. Sa principale préoccupation était de se débarrasser d'idées que pendant un temps il avait trouvées séduisantes.
Depuis qu'il vivait dans la maison de Washington Square, sa situation financière était brillante, en comparaison de ce qu'elle avait été jusqu'alors. Il se permettait le luxe de payer son loyer d'avance et de boucler la porte de son studio quand l'envie le prenait de s'absenter quatre mois de suite. L'idée de s'enrichir ne lui venait même pas. Il est vrai qu'il se passait volontiers de bien des choses que d'autres tiennent pour essentielles, mais s'il ne se rendait pas compte qu'elles lui manquaient, c'est qu'il n'en avait pas encore joui. N'appartenant à aucun club, ne voyant personne, il n'avait pas d'intimes et dînait seul dans de modestes petits restaurants, même le soir de Noël et le Jour de l'An. Des journées entières, il ne parlait qu'à son chien, à sa concierge et à son traiteur...
Hedger avait la terrasse pour domaine. Il y dormait souvent avec César quand il faisait chaud, sous des couvertures qu'il avait rapportées de l'Arizona. Quand il montait là-haut, il prenait la bête sous son bras gauche. Jamais le chien n'avait pu apprendre à grimper à l'échelle et jamais il ne sentait mieux la grandeur de son maître et son asservissement à lui, humble cabot, envers cet homme extraordinaire, que lorsqu'il se glissait sous son aisselle pour entreprendre cette périlleuse ascension. Sur le toit, il trouvait du gravier à gratter ; un chien pouvait s'y amuser tout son saoul, à la condition qu'il n'aboyât pas. C'était une sorte de paradis que nul n'était assez athlétique pour atteindre, sauf ce dieu tout-puissant qui sentait la peinture.
Or, en la nuit bleue, une lune effilée, semblable à une jeune fille, se balance et joue avec une troupe d'étoiles. De temps à autre, une d'elles s'écarte, rapide, de ses compagnes et plonge dans la gaze impondérable du ciel, traçant un sillage de lumière, léger comme un rire. Hedger et son chien éprouvent un véritable ravissement quand une étoile se livre à cet exercice. Ils s'absorbent dans la contemplation du jeu étincelant, quand soudain les en divertit un son ; il ne provient pas des astres, pour musical qu'il soit. Ce n'est pas non plus le prologue de Paillasse, entonné souvent en ces chaudes soirées par un baryton à court d'haleine dans une des maisons de Thompson Street, grouillantes de manœuvres italiens : ce n'est pas l'orgue de Barbarie qui joue régulièrement au coin de la rue dans le crépuscule parfumé. Non, c'est une voix de femme chantant de volubiles phrases passionnées du signor Puccini, comparativement neuf à cette époque, mais déjà si populaire que Hedger, ce profane, ne manque pas de le reconnaître.

Willa Cather

21:05 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

Marelle du ciel

Ma chère Lucie,

Le printemps s'éveille enfin aux cantilènes des cerisiers. Le bois des mashiyas se languit au soleil, et les kimonos fleurissent pudiquement dans les rues kyotoyistes. Partout, les Japonais fêtent le retour des cerisiers en fleurs.
Cette euphorie ancestrale est devenue un rituel où le bonheur du renouveau se mêle à la mélancolie d'un passé, éphémère.
Cela s'appelle le humami.
Je t'écris ces quelques mots depuis le port de Honmura à Naoshima. A l'Est la mer de Seto, et à l'Ouest encore la mer de Seto. Je pense à nos moments partagés, au reflux des bruits lointains.
Aux brumes qui montent par vagues, quand tout ce qui palpite n'est pas de chair.
Au plaisir de te revoir tout bientôt,
Julian

CLAUDE VIALLAT.jpg

Claude Viallat

20/10/2020

"Géant des profondeurs", Angel Guerra et Michel Segonzac, éditions Quae, 144 pages, 18/11/2014, 20 €

A propos du calmar géant

Le calmar géant fait partie des derniers mystères de la planète. Michel Segonzac, l'un des deux auteurs de Géant des profondeurs, attaché honoraire au Muséum national d'histoire naturelle, s'est entretenu sur le sujet avec Audrey Chauvet mercredi 11 mars 2015, lors d'une conférence à l'Institut océanographique, à Paris :

Pourquoi les scientifiques s'intéressent-ils au calmar géant ?

"C'est le plus grand invertébré de la planète, et aussi le moins connu. Les Japonais ont réussi à le filmer pour la première fois dans son milieu naturel en 2012. On le connaissait depuis l'Antiquité, il y avait des mythes autour de cet animal, mais il a fallu attendre le milieu du XIXe siècle pour être sûr qu'il était réel.

Que reste-t-il à découvrir sur lui ?

Son comportement, sa physiologie, quelles sont ses proies et ses prédateurs, comment il se reproduit, comment il vit dans des milieux obscurs... C'est un animal sur lequel on sait encore très peu de choses, même si a priori c'est l'animal qui a le plus gros œil, avec 25 cm de diamètre, soit la taille d'un ballon de football. Son bec énorme lui permet de déchiqueter ses proies.

Pourrait-il y avoir d'autres grands animaux inconnus dans les profondeurs des océans ?

Les espèces de grande taille en général ne nous échappent pas, mais quand on voit l'étendue des grands fonds et le peu qu'on a exploré, on n'est pas à l'abri de surprises. Il pourrait exister un animal de légende, un poulpe gigantesque de plusieurs dizaines de mètres.
Pour les animaux de petite taille, on est sûr qu'on peut encore trouver des espèces nouvelles. On estime aujourd'hui qu'on a identifié 260 000 espèces marines et qu'il en resterait 1 500 000 à découvrir."


Michel Segonzac

Au fil de ces pensées, qui pour moi touchent à l'onirique, cette phrase de Thomas de Quincey me revient, sans crier gare :

"L'organe du rêve, conjointement au cœur, à l'œil et à l'oreille, compose le magnifique appareil qui force l'infini à rentrer dans les chambres du cerveau humain." Il me plaît d'imaginer que le rêve vigile se cultive, s'entretient comme un domaine réservé où l'on entre paré de ses chimères. Et que l'aura qui l'enveloppe le protège des incursions d'un réel trop pesant. Fuite, m'objectera-t-on, quand il ne s'agit que de se recomposer, sans se perdre pour autant ; mais encore de refuser de se dissoudre dans le monde. DM