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11/12/2019

Parole et communication : "A quoi bon encore des poètes ?", de Christian Prigent, P.O.L., mars 1996

Nous sommes des êtres parlants. Le parlant n'est pas seulement le communiquant. La parole, ce n'est pas que ce bruitage qui sous-titre d'un murmure anodin l'arrogance des images. Parler, ça n'est pas qu'échanger des informations dans un espéranto cathodique monomane où la complexité des pensées et l'obscure violence du monde s'estompent dans des clichés infiniment repris et désespérément interchangeables. Je dirais que le "travail de la langue" que continue imperturbablement à produire la poésie est d'abord un rappel discret de ces vérités.

C'est aussi une protestation, certes confinée dans les catacombes de la société du Spectacle, mais passionnée et têtue, contre la réduction de la dimension linguistique à celle de la "communication". Ce travail pose des témoins : les témoins d'une récusation du pâle idiome planétaire qui s'est voué à la répétition du même et qui s'appauvrit à mesure qu'il recherche le plus grand dénominateur commun possible. Il peut alors peut-être s'entendre plus généralement comme une forme de résistance à la dévotion aliénée aux "images" (à la subtilisation du "réel" dans "l'image") qui est sans doute la marque propre de notre modèle culturel. La poésie est un iconoclasme.


Christian Prigent

*

C'est Paul Valéry qui définissait la poésie comme "un effort au style". J'ajouterais aux propos de Christian Prigent qu'à mon sens c'est la notion même d'effort, dans ce qui touche à l'esprit et à ses dérivés littéraires en particulier, qui va s'affaiblissant dans la partie la plus exposée de la Littérature, pour tout dire la mieux vendable. Où le critère de qualité est progressivement happé par des courants médiatiques venus interférer avec le processus créatif lui-même, l'orientant et le subordonnant (Houellebecq, Nothomb... en sont des exemples types). La réflexivité de cette "communication" (au lieu de sa transitivité) agit comme un acide attaquant le monde des Lettres dans leur portée et la notion de message, de transmission.
La poésie, du moins celle qui mérite ce nom, fait figure de citadelle dans un milieu renversant, à tous les sens du terme. Nous vivons une société virale et seule la capacité de résistance du poète au flux brownien des particules adverses sauvera sa parole. Permettez-moi d'ajouter que, à ma petite échelle et loin, si loin des réseaux constitués, j'y crois, foncièrement. Amitiés partagées, Daniel Martinez

08:45 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

09/12/2019

Jeanpyer Poëls (1940-2018), son petit dernier aux éditions La Porte

POELS BLOG.jpgL'un des fidèles de Diérèse, qui aimait (et combien je le comprends !) que l'on respecte ses exclamations, ses emportements, ses italiques à dessein - ses incises - autant qu'on le lise entre les lignes, en allusions/alluvions constantes, où sa verve prenait libre cours... J'aime particulièrement le texte qui suit pour justement sa face cachée et le regard que porte le poète sur une contemporanéité affligeante du dire qui se prendrait les pattes dans son propre pollen. Mais écoutez-le plutôt :

 

Renversement

Laisser des chapeautés de petite philosophie, las de Platon, annoncer un voyage, le leur, vers le pays clair et obscur de la vie aux multiples témoins, entendre La Bruyère le revigore. La Bruyère réapparaît et, derrière les meurtrières de son passé, il s’intrigue pour eux, ces maniérés prêts à épier le moindre bruissement de leurs lèvres. Eux portés par un c s’intriguent dans la rue des Chimères proche d’une porte-fenêtre effleurée par un lit d’hôpital et des yeux indulgents. Si chacun se met à les croire, il soulage ceux qui ne se sauvent pas, ne creusent pas leurs joues et se débarrassent de l’éphémère, horripilant.


Jeanpyer Poëls

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08/12/2019

"Dal fondo delle campagne", de Mario Luzi, Einaudi 1965 (rééd. 1989)

La mort de la mère de Mario Luzi, survenue en 1959, jouera un rôle de premier plan dans la genèse de son recueil Du fond des campagnes. C'est l'occasion pour le poète de revenir sur ses années de jeunesse, avec des pièces d'un lyrisme plus marqué que celui de Pier Paolo Pasolini dont il ne partage pas toutes les convictions, les deux revuistes (au travers de "La Chimera" pour le premier, "Officina" pour le second) s'y opposant sur le thème de la crise du néo-réalisme. Voici :


Dalla torre


Questa terra grigia dal vento nei suoi dossi
nella sua galoppata verso il mare,
nella sua ressa d'armento sotto i gioghi
e i contrafortti dell'interno, vista
nel capogiro dagli spalti, fila
luce, fila anni luce misteriosi,
fila un solodestino in molte guise,
dice : "guardami, sono la tua stella"
e in quell'attimo punge più profonda
il cuore la spina della vita.
Questa terra toscana brulla e tersa
dove corre il pensiero di chi resta
o cresciuto da lei se ne allontana.


Tutti i miei più che quarant'anni sciamano
fuori del loro nido d'ape. Cercano
qui più che altrove il loro cibo, chiedono
di noi, di voi murati nella crosta
di questo corpo luminoso. E seguita,
seguita a pullulare morte e vita
tenera e ostile, chiara e inconoscibile.


Tanto afferra l'occhio da questa torre di vedetta.


Mario Luzi

*

De la tour


Cette terre grise lissée par le vent dans ses croupes,
dans son galop vers la mer,
dans sa ruée de troupeaux sous les dômes
et les contreforts de l'intérieur, vue
dans le vertige depuis les glacis, file
la lumière, file de mystérieuses années-lumière,
file un seul destin de multiple façons,
dit : "regarde-moi, je suis ton étoile"
et en cet instant s'enfonce plus profond
dans le cœur l'épine de la vie.
Cette terre toscane nue et pure
où court la pensée de celui qui reste
ou qui, issu d'elle, s'en éloigne.


Mes années, plus de quarante, essaiment toutes
hors de leur nid d'abeilles. Elles cherchent
ici plus qu'ailleurs leur pain, s'enquièrent
de nous, de vous murés dans la croûte
de ce corps lumineux. Et persiste,
persiste à pulluler la mort - la vie -
tendre et hostile, claire et inconnaissable.


Voilà ce que l’œil saisit de cette tour de guet.


trad. Philippe Renard & Bernard Simeone