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27/07/2020

"Nocturne indien", Antonio Tabucchi traduit par Lise Chapuis, éd. Christian Bourgois, mars 1988, 128 pages

Un livre étonnant vraiment  que celui-ci, constitué de rencontres successives du narrateur en terre indienne. D'hôtel en hôtel, et par voies ferrées, ce sont des déambulations à la recherche d'un ami perdu de vue et qu'il ne retrouvera pas. J'ai un faible pour le chapitre IV, en voici un extrait :


"Qu'est-ce que nous faisons dans ces corps ?", dit le monsieur qui se préparait à s'étendre sur le lit à côté du mien.
Sa voix n'avait pas une nuance interrogative, peut-être n'était-ce pas une question, mais seulement une constatation, de toute façon, si c'était une question, je n'aurais pas pu y répondre. La lumière qui venait des quais de la gare était jaune et dessinait sur les murs décrépis son ombre maigre qui se déplaçait dans la pièce avec légèreté, avec prudence et discrétion, comme le font généralement les Indiens. Du lointain nous parvenait une voix lente et monocorde, une prière peut-être, ou bien une plainte solitaire et sans espérance, une de ces plaintes qui n'expriment qu'elles-mêmes, sans rien demander. Il m'était impossible de la déchiffrer. L'Inde, c'était cela aussi : un univers de sons plats, indifférenciés, impossibles à distinguer.
"Peut-être que nous voyageons dedans", dis-je...
L'homme respira profondément. Il était vêtu de blanc, mais il n'était pas musulman, cela, je le compris. "J'ai été en Angleterre", dit-il, "mais je parlais aussi le français, si vous préférez, nous pouvons parler français". Sa voix était totalement neutre, à peu près comme s'il déclarait quelque chose au guichet d'une administration ; et cela, qui sait pourquoi, me troubla. "C'est un jaïn", dit-il au bout de quelques instants, "il pleure sur la méchanceté du monde."
Je dis : "Ah ! bien sûr", parce que j'avais compris qu'il parlait maintenant de la plainte qui nous parvenait de loin.
"A Bombay, il n'y a pas beaucoup de jaïns", dit-il ensuite sur le ton que l'on emploie pour donner des explications à un touriste, "dans le Sud si, beaucoup encore. C'est une religion très belle et très stupide." Il dit cela sans aucun mépris, toujours sur le ton neutre d'une déposition.
"Vous, qu'êtes-vous ?" demandai-je, "je vous prie d'excuser mon indiscrétion."
"Je suis jaïn", dit-il.
L'horloge de la gare sonna minuit. La plainte lointaine cessa brusquement, comme si elle avait attendu que l'horloge donne l'heure. "Un autre jour a commencé", dit l'homme, "à partir de maintenant, c'est un autre jour."

 

Antonio Tabucchi

08:23 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

26/07/2020

"Le Retour des tribus", de Gary Snyder, traduit par Jacques François, Christian Bourgois éditeur, 1/4/1972, 230 pages

Sans quitter la maison


Quand Kai est né
J'ai cessé de sortir


Flâner dans la cuisine - faire du pain de maïs
Ne laisser entrer personne.
Calme plat au courrier.
       Masa est allongée sur le côté
       Non lave et balaie
Assis nous regardons
       Masa donner le sein, et buvons du thé vert.


Des turquoises Navajo pendent au-dessus du lit
     Une plume de queue de paon à la tête
     Une peau de blaireau de Nagano-Ken
En guise de matelas, sous le drap ;
Un pot de yaourt caille
Sous les couvertures, à ses pieds.


Masa, Kai,
Et Non, notre ami
      Dans la lumière verte du jardin réfléchie
Sans quitter la maison.
De l'aube jusqu'au soir tard
       faisant de nous-mêmes un monde nouveau
       autour de cette vie.

 

Gary Snyder

07:32 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

20/07/2020

"Tumulus" de Jean-Loup Trassard, orné de neuf photographies de Jean-Philippe Reverdot, éd. Le Temps qu'il fait, 3/5/1996, 48 pages, 99 F

Ils chargeaient les dromadaires, serraient les cordes, se joignaient en caravanes, chaque automne ils partaient échanger vers le sud, loin, les plaques de sel cassées aux salines. Plus de cent chameaux de bât parfois, conducteurs sur leur méhari, longue file, des jours et des jours, tantôt sable, tantôt pierraille. Femmes, enfants et vieillards gardaient les chèvres autour des tentes de cuir beurré soutenues par des racines d'éthel. Les caravaniers n'avaient qu'un peu de farine, des dattes, les outres pleines pendues à leur selle. Ils cheminaient au pas feutré presque silencieux des chameaux, sable soyeux brûlure cailloux sonores, caravane attachée le soir à la pâle lueur d'un feu. Les cuirs grinçaient, bêtes maugréaient, hommes - vêtements clos, visage caché, tout contre leur souffle le grand halètement chargé de sable - les hommes se taisaient, solitaires, pourtant la caravane était un long corps étroit lié par cordes, qui de sa lenteur rayait le sable sous le tournement des étoiles.

 

Jean-Loup Trassard

23:36 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)