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24/12/2019

Dominique Labarrière

C'est l’œuvre qui détermine la vie de l'écrivain, et non l'inverse.


Les mots et les idées qui ont cours autour de toi, rejette-les. Les pensées que tu aimes, rejettes-les - et aussi celles que tu n'aimes pas. Rejette, rejette : tu es encore riche de ta pauvreté. Rejette même le rejet. Peut-être alors ce qui est toujours immobile, toujours en mouvement, te saisira-t-il.


Hors de tout attachement à l'anecdotique, au pittoresque, à l'inattendu qui toujours et partout ressassent dans l'abondance de leurs manifestations la même évidence faussement rassurante ; loin de l'attente de l'événement qui, par sa soudaine irruption, s'en viendrait rompre d'un coup la monotonie quotidienne de l'ordinaire (si ce tableau est banal, mon regard seul en porte la responsabilité), j'attends sans l'attendre cet instant où, dans le "foisonnement ordonné" (Jünger), un infime détail découvre à l’œil et sa saveur propre et son appartenance à cet ensemble qu'il est, qu'il n'est pas ; ensemble que l'on pourra appeler le "monde", si l'on entend par là non seulement ce qui apparaît, mais aussi ce qui permet aux choses d'apparaître.


L'exploration de l'ombre mène à la lumière que je vois et ne verrai jamais que par cette ombre qu'elle projette.


Comment observer ce qui m'entoure si c'est moi qui mène cette observation ?


Accéder à la dimension intérieure afin de percevoir qu'elle aussi n'est qu'illusion.


Ces instants exceptionnels, où l'on saisit avec acuité ce qui se donne et à quoi l'on correspond parfaitement, non sans doute tels parce que, les vivant, on les vit comme expulsé de soi-même.


Certaines solitudes ont ceci de terrible qu'à peine s'estomperaient-elles un moment, leur retour serait désiré avec impatience.


Comment ignorer que le combat que l'on mène est un combat perdu d'avance ; qu'on le mène, ce combat, sachant qu'il sera, qu'il est perdu ?


A peine apparu, déjà disparu : le scintillement de l'actuel. L'inaccessible actuel.


Quel sourire accompagne cette voix qui, près d'une fenêtre close, murmure simplement : attendre, toujours attendre ?


Dominique Labarrière

23/12/2019

"Le Blanc de l'ombre", de Marie Sunahara, éd. Le Carbet, 2002

Née à Tokyo, Marie Sunahara a vécu au Japon, vivement intéressée par la culture européenne. Elle décide de s'installer en France, à Paris où elle a résidé pendant 20 ans. Puis fait retour dans son pays d'origine, en 2012. A la manière de haïkus, ces poèmes extraits de son premier recueil Le Blanc de l'ombre:

 

Un chat s'étire

La lune sourit
A la nuit sableuse


* *

Les doigts de Chopin
Effleurent les roses
Le silence pleure
Plus pâle


* *

Une baleine
Sur la plage fiévreuse
Des bateaux chavirent
Dans la poitrine

L'ombre n'existe pas
Elle est une couleur
Comme les autres


* *

Tisser le silence
D'un fil blanc
De l'ombre


Marie Sunahara

IMAGE P. DHAINAUT.png

12:47 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

22/12/2019

"Les yeux noirs", de Gu Cheng, traduction d'Isabelle Bijon et Annie Curien, éd. du Peuple, mars 1986 (Pékin)

La venue


ouvre donc la fenêtre et caresse les tourbillons d'automne
les jours d'été sont une tasse de thé fort enfin éclairci
il n'y aura plus de cauchemar ni d'ombre lovée
mon souffle est nuage et l'espoir chant


ouvre donc la fenêtre et je viendrai
tes cheveux noirs s'éparpillant sur un ciel limpide
sur le faîtage sonore les hommes et les drapeaux fragiles
vont à petits pas sans soulever de poussière


je suis arrivé tu n'attendras plus amèrement
il suffit de fermer les yeux pour trouver tes lèvres
il était une barque flottant des sables du rivage vers la falaise
les rayons du soleil s'inclinaient tels des rames plongées dans les rêves


il n'y a pas de roi suprême pas d'âme suprême
tu es mon épouse ma vie impérissable
je dirai dans ton sang toutes les choses du lointain
le monde est une nécropole que scellent les voix du souvenir

août 1982
Gu Cheng