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27/10/2019

Paul Godard

Sur la pierre du temps


1

Le ciel s'est creusé d'îles vertes, rapides
les nuages dorés, on l'a peut-être rêvé
sont allés dormir à l'appel du berger,
mon regard n'a qu'un fil
il se pose où il peut,
une barrette bleue oubliée sur la table
me fait signe d'ouvrir la fenêtre
pour y chercher plus de fraîcheur,
elle ne semble pas mieux consolée que moi
du départ de qui la portait nouée
à ses lourds cheveux, maintenant libres...


2

Une lueur passe dans ses yeux
et par la fenêtre ouverte
le paysage monte
avec sa nuée d'oiseaux,
des dômes brillent
des pensées nouvelles
venues avec l'âge
et des robes rouges
parmi les tons verts,
le vent fait danser les couleurs
sur l'échelle posée contre l'arbre,
près des derniers barreaux entourés de feuilles
on devine des fruits dans l'ombre,
l'enfant qui monte s'est penchée
et je peux lire dans ses yeux
qu'elle cueillera les baies sans trembler
quand j'aurai tourné la tête.

3

Ce soir je n'entends plus les oiseaux
la ville et mes pensées sont cerclées d'un ciel noir
la voix rauque des chiens résonne plus vite
mais c'est le moule en moi du pain des siècles
ce moule des voix passées et à venir
qui s'inscrit dans la chair, retarde ma voix
un grand feu entre nous brûle entouré de barrières
toi, tu continues la route parmi les genêts
leur saveur de pain brûlé te renouvelle
tu ignores là-bas les cris de l'asphalte
cette vaste chaudière, une ville.


4

Au matin les oiseaux souvent disent
par pulsations brèves
ce que nos cœurs ont su taire,
nous ne prenons pas le courrier du jour
avec allégresse, en jeune officiant
lavé des heures de nuit
la part de nous qui se réserve
le vent veut l'éteindre
mais la route aux racines profondes
a la durée de notre étonnement.

 

Paul Godard

 

Poète rare et de caractère, Paul Godard vit à Montpellier, a publié chez Fata Morgana, a croisé Pierre Jean Jouve, André du Bouchet... Il écrit en résonance, toujours en haleine, toujours ému, toute une vie, ici et là.

Derniers livres parus :
Cantique du feu (Souffles, 2008) grand prix de poésie des écrivains méditerranéens.
Calligraphier la sève (Les Cent Regards, 2009) avec 18 photographies de Calatchi.
Lumière du Très Peu (Domens, 31 mai 2011)

04:49 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

26/10/2019

"Poemacto" de Herberto Helder, traduit par Filipe Jarro

Je préfère devenir fou dans les couloirs cambrés
à présent sur les mots.
Je préfère chanter aux terrasses intérieures.
Parce qu'il y avait des escaliers et des femmes interrompues,
minées par l'intelligence.
Le corps sans rosaces, le langage
pour aimer et ruminer.
Le lait chantant.


A présent je plonge et je remonte comme un verre.
Je rapporte cette image de l'eau interne.
- Crayon du poème dissous dans le sens
premier du poème.
Ou bien le poème remontant le crayon,
traversant sa propre impulsion,
poème qui revient.
Tout se lève comme un clou,
comme un couteau levé.
Tout meurt son nom d'un autre nom.


Poème ne sortant pas du pouvoir de la folie.
Poème comme base inconcrète de création.
Ah, penser avec délicatesse,
imaginer avec férocité.
Car je suis une vie à la furibonde
mélancolie,
à la furibonde conception. Avec
un peu d'ironie furibonde.


Je suis une dévastation intelligente.
Aux marguerites fabuleuses.
L'or par-dessus.
L'aube ou la nuit triste jouées
à la trompette. Je suis
quelque chose d'audible, de sensible.
Un mouvement.
Chaise se concevant dans le bassin,
assise.
Ou fleurs buvant le vase.
Le silence structurel des fleurs.
Et la table dessous.
Rêvant.

Herberto Helder

 

La passion est la morale de la poésie : risquez votre tête si vous voulez comprendre ; risquez le corps, sa mesure, si vous avez l'intention de découvrir le centre du corps ; et, oui, risquez surtout votre nom personnel pour entendre ce nom de baptême en nom de la terre couronné. De sorte que ce pouvoir est celui de la passion même : personne ne s'aventure dans la poésie en collectionnant des objets - des statues, des statuettes ; des joyaux, il faut des joyaux vivants, des yeux de lionnes maternelles, d'insupportables choses qui vous contemplent, on meurt d'être contemplé ainsi. Et il faut alors une noblesse indicible, par exemple : regarder droit dans les yeux maternels, léonins, et nos yeux en ressortent calcinés - les Anciens connaissaient l'épisode : on disait que les dieux aveuglaient ceux qui les regardaient. C'est de cette noblesse dont je parle : comme si nous cessions d'être nous-mêmes, une sorte d'impassibilité pendant que nous nous aveuglons dans la forêt des lionnes.   Herberto Helder

16:35 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

21/10/2019

Francis Danemark

Minuit et la mer

 

Et me voilà à l'endroit du rendez-vous, face à la mer qui palpite doucement comme le cœur immense et lourd d'un animal ancien. Il est minuit. Ou une autre heure de la nuit, je n'en sais rien. J'ai jeté ma montre, et le bruit des vagues a englouti celui du mince morceau de métal quand il a touché la surface de l'eau.
Je suis au rendez-vous, et peu importe l'heure. Je me suis trompé, sans doute, et de bien trop d'années. Je le sais mais je suis venu, malgré tout. Pour la mer peut-être.
A bien l'écouter, je la devine prête à charger. Lente et calme, en attendant. Je reste là, dans l'obscurité, rassuré par la présence de mille millions de litres de nitro temporairement apprivoisés. Tout est tranquille. Il n'y aura pas de mouvement brusque cette nuit.
Je suis au rendez-vous, au bord de la mer. J'écoute la terre qui tourne au ralenti et mon cœur minuscule qui bat quelque part, sous le bruit souple des vagues.

 

Francis Danemark
La tombe d'un jeu d'enfant
Cadex éditions, 1995

08:04 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)